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Actualités - Opinion

LE POINT Les racines du mal

Le général président a de l’humour. Involontaire, on veut le croire. Sa dernière saillie, à la faveur d’une interview au quotidien Le Monde : « L’état d’urgence est nécessaire à la tenue d’élections pacifiques, libres et honnêtes. » Il est vrai qu’il ajoute aussitôt, comme pour se justifier : « À situation anormale, action anormale. » Le premier effet de la proclamation, le 3 novembre, de l’état d’urgence est que le pays se retrouve ballotté au gré de la houle politicienne, avec à sa tête un timonier qui apparaît de plus en plus comme incapable de redresser la barre et confronté à une grave crise qui ne peut déboucher que sur un départ, le sien, avec la peu grisante perspective de voir s’enfoncer dans l’anarchie le « Pays des purs ». Sur une carte du globe où les points rouges se multiplient, le Pakistan représente bien cette «marmite à pression dont le couvercle risque à tout moment de sauter » évoquée par Benazir Bhutto. Parce qu’il figure à l’avant-poste de la lutte contre le terrorisme d’abord ; parce qu’il possède un arsenal nucléaire ensuite. Or, dans la guerre engagée par l’Amérique de George W. Bush, il incarne le maillon faible, bien plus que l’Afghanistan proche et le lointain Irak. Selon le Pentagone, les effectifs d’el-Qaëda auraient plus que doublé en l’espace d’un an, passant à 16 000 hommes le long de la frontière occidentale où patrouillent 80 000 soldats enclins à fraterniser avec l’ennemi plutôt qu’à croiser le fer avec lui. Ainsi, le 30 août dernier, lorsqu’un convoi militaire était tombé dans une embuscade tendue à Wana, dans le sud du Waziristan, 280 militaires, dont un colonel et neuf autres officiers, avaient cédé aux injonctions de l’ennemi et s’étaient rendus sans tirer un seul coup de feu. L’effet sur le terrain d’une telle tiédeur est désastreux et le président afghan Hamid Karzaï a appelé Islamabad à une plus grande fermeté, ne réussissant à obtenir que de vagues promesses, jamais tenues d’ailleurs. Il y a, tout aussi inquiétant que les talibans, le danger représenté par l’accession du pays au cercle (plus très fermé…) des détenteurs de l’arme suprême. Il y a quelque temps, Pervez Musharraf avait cherché à rassurer les Américains en faisant valoir que la protection de ses silos nucléaires était « la meilleure au monde ». Hélas pour lui : en janvier 2004 éclatait le scandale Abdul Kadeer Khan, du nom de ce savant qui venait d’avouer à la télévision avoir commencé à communiquer dès les années quatre-vingt des secrets nucléaires à l’Iran, à la Corée du Nord et à la Libye. Un mois plus tard, il était gracié par le chef de l’État. Il était moins une : cet étrange Docteur Folamour s’apprêtait, dit-on, à livrer une copie de ses dossiers aux étudiants en théologie, qui en auraient fait, on peut être certain, un excellent usage. Forcés d’inclure dans leurs calculs l’existence dans le pays de quelque 12 000 madrassas, véritables incubateurs où s’effectue la couvaison des fous de Dieu, et des armes de destruction massive susceptibles de tomber à tout moment en de mauvaises mains, les États-Unis se trouvent confrontés à un terrible dilemme : obtenir de leur protégé le respect des règles de base de la démocratie et contenir sinon annihiler le danger terroriste. La fille de Zulficar Ali Bhutto s’octroie aujourd’hui le beau rôle en dénonçant, dans une tribune au Washington Post, le régime de son nouvel adversaire – qui fut, la veille encore, son presque allié… – et en le comparant au pouvoir dans l’ancienne Union soviétique. Il n’empêche qu’elle représente, même aux yeux de l’Administration républicaine, un substitut bien peu crédible tant il est difficile d’oublier les accusations de corruption dont ont fait l’objet les deux gouvernements qu’elle a présidés, sans parler des poursuites engagées contre son époux. Sans doute existe-t-il une autre voie de recours représentée par Nawaz Sharif. Mais l’ancien chef de gouvernement passe, à raison, pour être proche des militants islamistes, ce qui rend d’autant plus redoutable sa soudaine popularité au sein d’une opinion publique encore traumatisée par l’assaut donné à la mosquée Rouge et par la protection américaine dont continuent de bénéficier les généraux. Et que dire de la situation de l’institution militaire ? Il semble bien que les hauts gradés soient prêts à faire le sacrifice d’un chef d’État devenu embarrassant pour eux autant que pour Washington. Ils iraient même jusqu’à accepter un cabinet conduit par Sharif ou même par « BB », à condition qu’y soit inclus Maulana Fazlur Rehman, dont la Jamiat ulama-i-islam représente le principal soutien à la cause talibane des deux côtés de la frontière. En être arrivé là au bout de huit années d’une guerre impitoyable en apparence seulement ne constitue pas le moindre des paradoxes auquel est confrontée l’Amérique. Conclusion d’Ahmad Rashid, auteur d’un ouvrage qui fait référence (1) : Musharraf est condamné à aller à l’encontre des intérêts de son grand protecteur. Où l’on redécouvre avec effroi que logique n’a jamais rimé avec politique. Christian MERVILLE (1) « Taliban : Militant Islam, Oil and Fundamentalism in Central Asia », Hyale University Press, 294 pages.
Le général président a de l’humour. Involontaire, on veut le croire. Sa dernière saillie, à la faveur d’une interview au quotidien Le Monde : « L’état d’urgence est nécessaire à la tenue d’élections pacifiques, libres et honnêtes. » Il est vrai qu’il ajoute aussitôt, comme pour se justifier : « À situation anormale, action anormale. » Le premier effet de la proclamation, le 3 novembre, de l’état d’urgence est que le pays se retrouve ballotté au gré de la houle politicienne, avec à sa tête un timonier qui apparaît de plus en plus comme incapable de redresser la barre et confronté à une grave crise qui ne peut déboucher que sur un départ, le sien, avec la peu grisante perspective de voir s’enfoncer dans l’anarchie le « Pays des purs ».
Sur une carte du globe où les points rouges se...