Vous aimez les situations complexes, ambiguës ? Alors vous devez adorer le cours que prennent des événements depuis quelque temps au pied de l’Elbourz. Dans un pays où la musique n’a pas droit de cité, il pourrait paraître inconvenant de parler de chaises musicales, et pourtant… Rien que l’énumération des nominations, promotions et démissions forcées ou provoquées donnerait le vertige au plus endurci des observateurs. Le chef des gardiens de la révolution, Rahim Safavi, remplacé par Mohammad Ali Jaafaari ; Ali Akbar Hachémi-Rafsandjani, hier encore honni par ses pairs, désigné à la tête de l’Assemblée des experts, un organisme habilité à contrôler, entre autres, les agissements du guide lui-même, poste que l’intéressé cumule avec celui de responsable du Conseil de l’exigence ; le choix même, inconcevable il y a peu de Mahmoud Ahmadinejad pour présider aux destinées du pays : autant de décisions dont on était encore à analyser le sens profond quand a éclaté en week-end l’incroyable annonce du remplacement du flamboyant Ali Larijani, chargé du dossier du nucléaire, par l’obscur Saïd Jalili.
Il faut avouer que, survenant à quelques semaines du rapport que Mohammad el-Baradei doit présenter, en novembre, à l’Agence internationale de l’énergie atomique sur les progrès réalisés à ce jour, la nouvelle avait de quoi désarçonner les inspecteurs de l’AIEA. Dont le chef, tout auréolé de son Nobel de la paix, en était réduit hier à assurer que l’Iran ne représente pas « une menace dès demain » et qu’il lui faudra encore « entre trois et huit années » pour espérer se doter de l’arme suprême. Nullement convaincu par cet argument – déjà avancé d’ailleurs à plus d’une reprise ces derniers mois –, Dick Cheney a repris la tête de la croisade contre la République islamique, « un obstacle de plus en plus grand, à l’en croire, à la paix au Proche-Orient ». Point n’était besoin de cette insistance, George W. Bush ayant fait valoir, quelques jours auparavant, que l’enrichissement de l’uranium par l’Iran était de nature à provoquer le déclenchement d’une troisième guerre mondiale et donc – le président américain s’est retenu pour ne pas le dire – la transformation de notre pauvre vieille planète en nouvelle et gigantesque Atlantide.
Pareille mise en garde représente un nouveau pas dans l’escalade, ont aussitôt décrété les exégètes de la pensée politique yankee, et il est probable que l’on s’achemine vers de nouvelles sanctions, encore plus sévères que les précédentes, que Paris se montre particulièrement active à obtenir. Avec un effet hautement douteux. Manouchehr Mottaki a tenu à le rappeler dans une lettre à son homologue français Bernard Kouchner : « L’expérience montre que des mesures unilatérales supplémentaires ne font que renforcer notre détermination à consolider notre indépendance, l’autosuffisance et les progrès scientifiques et technologiques », écrit-il, insistant dans le même temps sur le fait que son pays « ne permet pas qu’on piétine ses droits ».
Les Iraniens prennent, dirait-on, un malin plaisir à multiplier les ombres qui obscurcissent les rapports avec l’Occident, le dernier en date des nuages étant représenté par l’annonce du départ du négociateur Larijani, alors même que celui-ci sera présent, aux côtés de son successeur, lors de la reprise aujourd’hui du dialogue avec le haut représentant diplomatique de l’Union européenne, Javier Solana, bien qu’officiellement, l’abandon de son poste ait été présenté comme motivé par « des considérations personnelles ». La clé du mystère, on serait tenté de la chercher dans la révélation que l’intéressé représentera l’ayatollah Ali Khamenei, ce qui a aussitôt eu pour effet de couper court aux rumeurs sur un renforcement du pouvoir du chef de l’État, dont Jalili est un proche. Sauf que le conseiller du guide, l’ancien ministre Ali Akbar Velayati, a critiqué le remplacement du responsable du dossier par un sibyllin : « Il semble qu’il aurait mieux valu que cela ne se produise pas (...). Toutes les raisons évoquées sont de pures hypothèses. » Allez-y comprendre quelque chose…
Le problème se compliquerait si le pouvoir venait à en rajouter, comme on lui en prête l’intention, avec la nomination d’un nouveau ministre des Affaires étrangères qui serait Samareh Hachémi, un autre proche collaborateur d’Ahmadinejad. C’est qu’il est d’usage, depuis 1979, de pousser en avant de nouveaux responsables pour les envoyer à la trappe une fois prouvée leur incapacité à assumer les fonctions dont ils viennent d’être chargés. « La révolution, comme Saturne, dévore ses propres enfants », avait constaté jadis Georg Büchner. Plutôt que la guillotine, certains semblent avoir opté pour les oubliettes de l’histoire. Un mode d’exécution autrement plus clément, non ?
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