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Actualités - Opinion

OPINION Je ne connais qu’un seul devoir, c’est celui d’aimer

Par Mokhtar Lamani Ancien ambassadeur de la Ligue arabe à Bagdad Bagdad, un jour d’avril 2006… « Je ne connais qu’un seul devoir, c’est celui d’aimer. » C’est en gros caractères que j’avais repris cette citation d’Albert Camus sur un tableau et que j’avais accroché dans mon nouveau bureau en zone rouge à Bagdad. J’étais arrivé dans cette ville en agonie quelques semaines seulement après le retrait de la plupart des diplomates arabes, suite à l’assassinat de l’ambassadeur égyptien et d’autres responsables arabes. Aujourd’hui, avec le recul, je peux dire que ce fut inconscient, mais volontaire, et que l’envie d’exorciser, ne serait-ce qu’une infime partie des souvenirs d’une année tumultueuse et risquée, ne finissait pas de me hanter. Mon bureau, qui était également ma résidence, n’avait comme décor que des blocs de béton s’érigeant au fur et à mesure que la situation se dégradait. Des peshmergas l’encerclaient pour assurer ma protection. C’était comme si ce local me communiquait les impressions que je n’ai pas eu le temps – ni le désir – de noter. Rien au monde ne peut effacer cette triste année passée en Irak, durant laquelle chaque jour passé amenait sa dose du pire à venir. Ce pire, qu’« on n’oublie pas. On s’habitue, c’est tout », me répétait la chanson de Jacques Brel, l’un de mes rares compagnons : – La tête coupée d’un homme appartenant à une secte, considérée dorénavant ennemie, et livrée à des jeunes enfants pour jouer avec au football devant des adultes passifs, voire admiratifs. – L’assassinat de notre boulanger aux larges moustaches et au sourire éternel par l’un de ces groupes armés qui avait décidé de tuer tous les boulangers qui refusent de fermer définitivement leur commerce. – Le soir où un missile Katioucha est tombé dans le jardin me séparant de mon voisin et la joie hystérique de ce dernier qui répétait sans cesse que « nous avons été bénis d’une nouvelle vie ». Quelle chance inouïe que le missile n’ait pas explosé ! – Le visage au sourire innocent du feu Mekdad, 29 ans, père de six enfants, dont un gravement handicapé. Mekdad était l’un des peshmergas qui assuraient ma protection. Il a succombé suite à une attaque armée. – Le ronflement des moteurs des dizaines d’hélicoptères de l’armée américaine sillonnant en permanence en basse altitude le ciel de Bagdad et contrastant de façon kafkaïenne avec les milliers de blocs de béton armé qui s’étalaient jusqu’à l’infini. Je me suis toujours posé cette question : Que ferait-on de tous ces blocs si un jour la paix était rétablie ? – Le regard étonné et interrogatif de mon personnel local quand j’ai décidé d’élever « Caramel », une petite chienne abandonnée, et la réponse mi-sèche, mi-moqueuse de l’un d’eux à ma demande de la faire vacciner : « Monsieur, nous avons énormément de difficulté à trouver des vaccins ou des médicaments pour les humains. » Ainsi, si la liste de ces faits peut s’avérer illimitée et bien qu’ils soient tous marquants, déchirants et parfois crus, certains resteront gravés dans ma mémoire comme révoltants et indécents : – La contradiction entre la vie normale, voire luxueuse des « habitants » de la zone verte et celle du peuple irakien de la zone rouge, plus précisément le reste le l’Irak. – La contradiction entre ma vie quotidienne à Bagdad et les escapades au Caire, pour assister aux réunions de la Ligue arabe sur l’Irak. Réunions auxquelles j’ai constamment été invité sans pour autant avoir eu droit à la parole pour témoigner ou rapporter de la situation en Irak. Ces réunions, au caractère monotone, répétitif et loin de la réalité, semblaient n’avoir pour unique but que de maintenir un ballet médiatique adressé à un public qui n’est d’ailleurs plus dupe. Le plus drôle est que le secrétaire général (SG) de la Ligue arabe tenait absolument à y inviter également son ami, l’ancien ministre soudanais des Affaires étrangères, en qualité d’envoyé spécial en Irak, alors que durant toute l’année que j’ai passée à Bagdad je n’ai jamais vu cet « envoyé spécial » débarquer en Irak. – La fuite en avant des élites irakiennes, dont la quasi-majorité ne croit plus en leur pays. Ce qui explique, d’ailleurs, le détournement flagrant de sommes faramineuses des fonds publics. Ainsi, en quatre ans, quelque vingt milliards de dollars ont disparu selon les propres estimations de ces élites irakiennes. – Le cynisme de la communauté internationale, Américains en tête, qui continuent de s’entêter que leur but est de répandre la démocratie aux peuples du Moyen-Orient qui en ont tant besoin. Cependant, la démocratie instaurée en Irak s’est avérée sectaire et le résultat a été la nomination d’un extrémiste chiite, à l’esprit vendetta, comme Premier ministre et d’un autre extrémiste, salafiste cette fois, comme président du Parlement. Les législateurs, quant à eux, ont été élus grâce aux fatwas et aux falsifications en tout genre (plusieurs le reconnaissent en privé). Ces législateurs, comme les membres du gouvernement, ne semblent prendre goût que pour les longs séjours dans les capitales occidentales, fuyant ainsi la réalité amère du quotidien d’un peuple meurtri. Depuis ma nomination en mars 2006 jusqu’à mon départ en février 2007, les seuls paramètres à mes yeux étaient les malheurs de ce peuple en agonie. C’est pour cela que je ne m’attarderai pas sur les conditions logistiques désastreuses mises à ma disposition et je ne sais pas si les étaler devrait provoquer rires ou larmes ou peut-être les deux à la fois. Toutefois, dans ce long chassé-croisé, signalons ceci : – Les pays arabes, contactés pour assurer la sécurité de la mission diplomatique dont j’étais chargé, se sont rétractés la veille de mon départ à Bagdad. Il fallait alors se contenter d’une sécurité irakienne avec tous les dangers que cela comporte. Et comme les Arabes du gouvernement irakien (chiites et sunnites) n’ont manifesté aucun désir ni volonté de m’assister, seuls les Kurdes m’ont offert leur protection et leur assistance. – Après avoir vu les conditions dans lesquelles je vivais, un ambassadeur européen, qui est aussi un ami, a chargé sa sécurité de faire une enquête minutieuse sur les lacunes sécuritaires devant ma mission. Cette enquête a révélé qu’aucune mesure sérieuse n’était respectée. Pire, elle concluait que ma présence dans ces conditions était quasiment suicidaire. – Aucune compagnie d’assurances internationale n’a accepté de m’assurer. Plusieurs d’entre elles ont été contactées, à New York et Londres, par un ami, Ron Bruder, mais elles ont unanimement jugé la mission trop risquée et n’ont manifesté aucun intérêt pour mon cas. Finalement, c’est une assurance locale, basée au Caire, qui a accepté de m’assurer avec la condition sine qua non que le kidnapping et tout ce qui s’ensuivait n’étaient pas couverts. Au moins, j’ai eu l’illusion d’être assuré. – J’ai peut-être réussi à discuter avec toutes les parties irakiennes, des politiciens aux chefs religieux en passant par les chefs de tribu et les représentants de la société civile. Je les ai tous écoutés. Mais le dialogue n’était pas suffisant. Il fallait passer au niveau supérieur de la négociation afin de pouvoir parvenir avec eux à une vraie réconciliation nationale. Pour cela, il fallait beaucoup de moyens politiques qu’on n’a jamais voulu mettre à ma disposition. C’est d’ailleurs pour cela qu’un an après, n’ayant rien à offrir aux Irakiens, j’ai décidé de partir. – Le SG de la Ligue arabe et ses bureaucrates – qui s’acharnent à défigurer la situation pour ne refléter que des images roses de réussites – semblaient ne pas comprendre ma décision de mettre fin à cette mission absurde (et non une démission) et avaient réagi dans un communiqué de presse laconique qui stipulait que « Son Excellence a accepté (ma démission) et qu’elle est en train d’étudier une longue liste de candidatures…». Dix mois après mon départ, l’étude de cette liste semble encore s’éterniser. Aucun remplaçant n’a été nommé alors que la situation en Irak ne finit pas de se détériorer. Le SG n’a même pas eu le temps de me dire, après cette douloureuse année en Irak, « merci et au revoir ». – Le SG et les pays arabes étaient-ils conscients qu’ils m’ont envoyé à Bagdad sans aucun moyen politique ou logistique ? Une voiture blindée n’a été achetée que sept mois après mon arrivée à Bagdad. Quant aux autres moyens rudimentaires nécessaires, tel l’achat d’un fax crypté pour assurer un minimum de sécurité à mes correspondances, ils n’ont tout simplement jamais été fournis. Par ailleurs, le SG n’a jamais jugé utile de s’enquérir, ne serait-ce que par un simple coup de fil, sur les dangers, péripéties et menaces courantes dont je faisais l’objet. Enfin, dans cette aventure irakienne, les Américains sont-ils arrivés à un point de non-retour ? N’ont-ils pas gravement atteint à la crédibilité du système démocratique dans cette région qui en a fortement besoin ? Il est probable qu’au cours des mois que durera encore la présidence de M. Bush, ce dernier ne pourra convaincre le monde que son pays a encore un rôle constructif à jouer dans une région éminemment complexe et historiquement fragile. D’un côté, certains pays arabes semblent avoir objectivement tiré profit de l’enlisement américain dans le bourbier irakien. D’un autre côté, l’influence iranienne se fait de plus en plus pressante et présente. L’Irak est devenu ainsi une carte gagnante aux mains du régime théocratique de Téhéran, qui semble convaincu d’appliquer à la lettre l’adage « petit à petit l’oiseau fait son nid ». Le très lourd tribut reste du ressort du pauvre peuple irakien qui a tant souffert et qui continuera de souffrir. Rien que ces trois dernières années, le tiers des Irakiens ont été forcés de quitter leur maison. Plus d’un demi-million de personnes innocentes ont perdu leur vie. Peuple irakien, au destin tragico-cynique, dont le triste sort ne semble pas émouvoir son fantomatique gouvernement ni d’ailleurs ses voisins ou encore moins l’Administration américaine. Malheureusement, on ne peut récupérer l’eau renversée…
Par Mokhtar Lamani
Ancien ambassadeur de la Ligue arabe à Bagdad

Bagdad, un jour d’avril 2006…
« Je ne connais qu’un seul devoir, c’est celui d’aimer. » C’est en gros caractères que j’avais repris cette citation d’Albert Camus sur un tableau et que j’avais accroché dans mon nouveau bureau en zone rouge à Bagdad. J’étais arrivé dans cette ville en agonie quelques semaines seulement après le retrait de la plupart des diplomates arabes, suite à l’assassinat de l’ambassadeur égyptien et d’autres responsables arabes.
Aujourd’hui, avec le recul, je peux dire que ce fut inconscient, mais volontaire, et que l’envie d’exorciser, ne serait-ce qu’une infime partie des souvenirs d’une année tumultueuse et risquée, ne finissait pas de me hanter. Mon bureau, qui était également ma résidence,...