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Actualités - Opinion

Rencontre avec Z. Élias R. CHEDID

Elle était là. Dix ans ou plus s’étaient écoulés, et elle se tenait là tout simplement, comme si rien ne s’était passé, comme si le temps était une simple caresse dont on pouvait se moquer impunément. Elle m’avait reconnu de loin, mais son regard méfiant se posait sur moi, me scrutait encore. Cet œil de verre à la libanaise qui permet de toiser quelqu’un sans le saluer, en attendant justement que ce quelqu’un salue en premier. Elle parlait au téléphone aussi, histoire de se donner contenance. Fébrile, hésitante, elle ne savait quel ton donner à ces retrouvailles. Elle raccrocha, faillit tendre la main, puis se laissa aller quand je l’embrassai. Trois, à la libanaise là aussi. Elle me parla tout de suite en libanais. Ça fait longtemps, me dit-elle. Cette blonde aux yeux noisette avait pourtant tout l’air d’une locale, dans ce pays du Grand Nord. Et pour cause, sa mère en était une. Libanaise, elle ne l’était que par son père. Mais elle avait vécu au Liban la majeure partie de sa vie. Jusqu’au moment où tout était devenu insupportable, où rien n’avait plus eu de sens. Jusqu’au moment où, au-delà de la guerre, il avait fallu survivre, gagner sa croûte. Alors, forte de ce passeport qu’elle n’avait jamais utilisé, elle était partie braver le Grand Froid. Oh non, ils ne pouvaient percevoir, ces Nordiques insipides, la chaleur qui couvait en elle. Telle une colère sourde, la colère des déracinés. Elle était encore belle, magnifique. Mais ses traits étaient tirés, elle paraissait soucieuse, à bout de force aussi. Je sentais ses nerfs à vif, je ne savais pas trop pourquoi. « Ça fait plaisir de te revoir » dit-elle, la grimace forcée. L’œil inquisiteur aussi, implorant parfois. Nous nous assîmes à l’intérieur d’un café assez obscur. J’avais suggéré une terrasse, nous étions en septembre. Elle n’avait rien voulu entendre, j’avais cédé. Nous parlâmes. Au fur et à mesure de nos échanges, elle semblait s’apaiser. Elle s’ouvrait, peu à peu, pétale après pétale. Elle était restée ravissante, malgré tout. Le mariage, coup de foudre d’adolescente, ou presque. L’enfant qui s’en était suivi, dans la foulée, fatalement. À vingt-cinq ans. Le père qui n’était pas prêt. Puis la spirale, foudroyante, sans pitié. Les parents au début courroucés, puis compréhensifs, aimants, malgré tout. Le temps des responsabilités. Apprendre un métier, vite, n’importe lequel. Cuisinière. Cela me choquait-il ? Non, mille fois non. Il fallait bien vivre. Et puis, à quoi servaient les diplômes, vraiment ? Je savais de quoi je parlais. Et j’étais sincère. La tension s’était dissipée. Le Liban ? À son esprit, à chaque instant. À chaque battement de cœur. Six ans qu’elle n’y était plus retournée. Et elle ne le ferait pas de sitôt. Ils ne comprendraient pas, les Libanais. Ni le divorce, ni l’enfant, ni le métier peu glorieux à leurs yeux, ni le besoin de travailler. Il me déchirait le cœur de devoir reconnaître qu’elle avait raison. Elle était libanaise, me disait-elle cependant, Libanaise avant tout. Son fils serait libanais ; elle ne lui parlait qu’en libanais. Il me coûtait de regarder en face ce visage si pur, autrefois si innocent. Il me coûtait qu’il eût été tant éprouvé par les vicissitudes de la vie. Je voyais devant moi deux choses distinctes, d’une clarté aveuglante : la déliquescence du Liban, sa dispersion – que dis-je, sa dissipation – aux quatre vents, confrontée à la déliquescence du monde occidental, avec laquelle elle se combinait. Peut-être, me disais-je, que si ce pays avait laissé leurs chances à ses enfants, peut-être n’aurait-elle pas eu à vivre tout cela. Peut-être serait-elle restée cette charmante petite voisine, si claire, si exotique, dont nous étions tous amoureux pendant notre adolescence. Peut-être que l’un de nous, à l’âge adulte, l’aurait un jour épousée et rendue heureuse. Peut-être aurions-nous enrichi le Liban de cet apport du Grand Nord, au lieu de laisser repartir au loin ce qu’il avait consenti, à l’occasion sans doute d’un moment de déraison, à nous donner. C’est cela le Liban. Un éternel don de jeunesse, d’énergie et d’espoir au monde extérieur. Sans contrepartie, sans jamais de retour. Un constant flux d’émigrés, avec son lot de félicités et de détresses, de larmes ravalées avec dignité et détermination, de souffrance teintée de persévérance. Telle est Z., mère libanaise du Grand Nord, dont le fils portera à jamais, en lui et pour les autres, dans son regard malicieux comme dans sa générosité sans faille, l’essence identitaire et transcendante d’un Liban qui, comme au terme d’une métempsycose, est devenu immatériel pour assurer sa pérennité. Élias R. CHEDID Avocat Article paru le vendredi 12 octobre 2007
Elle était là. Dix ans ou plus s’étaient écoulés, et elle se tenait là tout simplement, comme si rien ne s’était passé, comme si le temps était une simple caresse dont on pouvait se moquer impunément. Elle m’avait reconnu de loin, mais son regard méfiant se posait sur moi, me scrutait encore. Cet œil de verre à la libanaise qui permet de toiser quelqu’un sans le saluer, en attendant justement que ce quelqu’un salue en premier. Elle parlait au téléphone aussi, histoire de se donner contenance. Fébrile, hésitante, elle ne savait quel ton donner à ces retrouvailles. Elle raccrocha, faillit tendre la main, puis se laissa aller quand je l’embrassai. Trois, à la libanaise là aussi. Elle me parla tout de suite en libanais. Ça fait longtemps, me dit-elle. Cette blonde aux yeux noisette avait pourtant tout l’air...