L’un a commencé par conquérir de haute lutte le principal parti français, transformé par ses soins en tremplin pour l’accession à la présidence de la République. Maître du pays durant deux mandats successifs, l’autre aura suivi un parcours inverse et devra bientôt troquer sa place actuelle contre celle de leader de parti. Tous deux partagent, chacun dans un style différent, un même souci de redonner à leur patrie un peu de ce lustre d’antan sur lequel la patine du temps a malheureusement laissé une empreinte que l’on ne souhaite pas indélébile. Sont-ils pour autant condamnés à ne jamais se retrouver, à l’instar de l’Est et de l’Ouest de Rudyard Kipling ? Mardi et encore hier, Nicolas Sarkozy et Vladimir Poutine ont donné la nette impression de lire des partitions diamétralement opposées sur la forme et sur le fond, les amabilités de rigueur masquant plutôt mal les divergences sur presque tous les sujets abordés.
Ainsi du programme nucléaire iranien. Les « convergences » sur le sujet dont il avait été question la veille du côté français se sont estompées quelques heures après, Moscou balayant jusqu’à l’idée de « données objectives » et concluant que Téhéran n’envisage pas de développer l’arme absolue. Certes, le Kremlin dit partager les « préoccupations » de ses partenaires et, en conséquence, réclame une parfaite transparence dans le développement des projets en cours à Bouchehr, mais sans aller plus loin. Adieu donc à une belle unanimité – que l’on entrevoyait bien mal d’ailleurs – au Conseil de sécurité sur de nouvelles sanctions contre la République islamique. Cette éventualité, le locataire de l’Élysée l’avait envisagée lorsqu’il avait entrepris d’obtenir de ses partenaires des mesures proprement européennes. Sans grand succès, a-t-il fini par convenir, tant étaient fortes les réticences au sein du groupe des 27.
Ainsi également de l’épineux problème du Kosovo, à travers lequel la Russie est accusée de compliquer les grands thèmes en suspens dans le monde. Après un pèlerinage aux sources familiales, en Hongrie, en septembre, Sarkozy s’était rendu à Sofia le 4 octobre pour un triomphe à la romaine, au lendemain de l’heureux dénouement du drame des infirmières prisonnières en Libye. Dans la capitale bulgare, il avait lancé, comme en un geste de défi sans précédent dans l’histoire de la Ve République : « Je suis à moitié européen de l’Est », une profession de foi ce qui ressemblait, aux yeux de beaucoup, comme une manifestation de solidarité avec les peuples de l’ancien glacis soviétique. Vingt-quatre heures plus tard, il recevait à Paris le président ukrainien Viktor Iouchtchenko, célèbre pour ses démêlés – qui ont failli lui coûter la vie – avec les anciens maîtres de son pays, avant de s’entretenir avec le président polonais Lech Kaczynski puis avec le Premier ministre tchèque Mirek Topolanek. Tant Varsovie que Prague se préparent à négocier l’installation sur leur territoire d’un réseau de missiles US dans lequel Moscou voit une tentative d’encerclement.
Le président français n’a jamais fait mystère de ses préférences pour les ex-satellites de l’URSS, contrairement à Jacques Chirac qui, lui, entretenait d’excellents rapports avec l’ancien colonel du KGB, auquel il avait remis les insignes de la Légion d’honneur. On peut supposer sans risque de se tromper que les propos tenus dans l’amphithéâtre de l’université technologique Bauman sont loin d’avoir reçu un accueil chaleureux de la part de la nomenklatura. « C’est tellement mieux de vivre dans une démocratie. Construisez une société démocratique et le monde vous en sera reconnaissant», a dit l’invité français des étudiants, qui s’est défendu par la suite de vouloir donner à qui que ce soit des leçons, encore moins de croire à un retour de la guerre froide. Tout de même, cela ne présage rien de bon pour l’entrée de capitaux dans les entreprises françaises, ni pour l’ouverture aux investisseurs étrangers du géant Gazprom, au sein duquel seuls figurent, pour l’instant, l’italien ENI (20 pour cent) et l’allemand E.ON (6 pour cent). Même si, en se comportant comme il vient de le faire quarante-huit heures durant sur les rives de la Moskova, l’hôte de Poutine a prouvé qu’il avait fait sienne le grand principe figurant en filigrane dans le rapport établi par l’ancien chef de la diplomatie Hubert Védrine sur la mondialisation : défendre les intérêts nationaux dans les échanges commerciaux tout en disant franchement ce que l’on pense.
En mars de cette année, un puissant groupe de réflexion russe, le Conseil sur la politique étrangère et de défense publiait un rapport sur les développements géopolitiques dans le monde au cours de la décennie à venir. Sa conclusion : un net affaiblissement du rôle des États-Unis résultant en un vide qui ne sera pas rempli par d’autres grandes puissances mais par le chaos, l’anarchie et le déclin des institutions internationales. Ainsi donc l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, vieux rêve, cher au Général, serait morte. Avant que de naître.
Christian MERVILLE
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