Alors que les combats s’intensifient au Nord-Kivu, entre les forces armées de la République démocratique du Congo et les insurgés ralliés à Laurent Nkunda, un autre drame se joue dans ce pays tourmenté, « Une épidémie de viols », pour reprendre le titre d’un article du New York Times, publié le 7 octobre dernier sur le cauchemar vécu par les Congolaises. En 2006, les Nations unies ont enregistré 27 000 agressions contre des femmes dans la seule province du Sud-Kivu. Soit près de 74 agressions par jour, trois agressions par heure. Un chiffre qui ne devrait représenter qu’une fraction du total des agressions perpétrées contre les femmes à l’échelle de la République démocratique du Congo. Le gynécologue congolais, Denis Mukwege, interrogé par le quotidien américain, affirme recevoir une dizaine de femmes chaque jour. Signe de la violence et du sadisme des agressions, l’appareil digestif ou génital de certaines de ses patientes, agressées avec des bâtons ou des baïonnettes, est irrémédiablement détruit.
Les coupables sont des soldats des troupes régulières, des rebelles ou encore des rastas, d’anciens membres de milices hutues ayant fui le Rwanda. La plupart d’entre eux opèrent en tout impunité, ce qui explique en partie l’ampleur de la tragédie. « La violence sexuelle au Congo est la pire au monde », affirme ainsi au New York Times, John Holmes, sous-secrétaire général des Nations unies pour les Affaires humanitaires. La reprise des affrontements au Nord-Kivu ne devrait pas arranger la situation.
Le RDCongo n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de l’extension des viols dans les zones troublées. Si, par le passé, ce type d’agression était un « dommage collatéral » en temps de guerre, la femme étant considérée un « butin », le viol est devenu, dans le cadre des conflits modernes, une véritable arme de guerre, soulignait Amnesty International dans un rapport publié en 2004 et intitulé « Lives Blown Apart ». « Le viol est utilisé dans le cadre des conflits armés pour intimider, conquérir et contrôler les femmes et leur communauté. (…) La propagande dépeint les femmes comme l’incarnation de l’honneur de la communauté et une attaque contre des femmes est perçue comme une attaque contre la communauté toute entière », souligne Amnesty International.
Dans de nombreux cas, le viol est utilisé comme arme de « nettoyage ethnique ». En Bosnie, des dizaines de milliers de femmes ont été systématiquement violées, afin qu’elles tombent enceintes de miliciens serbes. Les troupes pakistanaises se sont livrées aux mêmes pratiques durant la guerre d’indépendance du Bangladesh, en 1971.
Le viol vise également à punir ou humilier toute une communauté. En mai 2004, un rapport d’Amnesty International dénonçait l’utilisation par les milices janjawid du viol comme arme contre les rebelles du Darfour, au Soudan. « Ces actes ne sont pas une simple conséquence du conflit ou de l’indiscipline des troupes. Les informations recueillies par Amnesty International indiquent que, dans le Darfour, le viol et les autres violences sexuelles sont de véritables armes de guerre utilisées pour humilier, punir, contrôler, terroriser et déplacer les femmes et leurs communautés », indiquait le rapport. Sur le même continent, au Rwanda, les chiffres donnent la nausée. Selon les Nations unies, entre 250 000 et 500 000 femmes ont été violées en 90 jours durant le génocide de 1994. 15 000 grossesses forcées y ont été recensées. Parmi les femmes qui ont survécu au génocide, 80 % ont été violées et plus de la moitié de celles-ci ont été infectées par le virus du sida.
Si la communauté internationale, à intervalles réguliers mais brefs, s’émeut de ces pratiques, les retombées, en terme de justice, restent quasi nulles. Un état de fait dénoncé, en 2005, par Bolya, un écrivain congolais, dans un livre intitulé La profanation des vagins. Le viol arme de destruction massive*. « Jamais la violence sur les femmes n’a été aussi barbare, si banale.(...) Les crimes sexuels sont devenus aussi massifs que répétitifs », écrit-il, soulignant que « loin d’être une fatalité, la violence sexuelle de masse présuppose une “stratégie délibérée” ». Les femmes sont devenues des cibles dont le corps correspond à un territoire, martèle Bolya, qui appelle à ce que les viols ne soient plus considérés comme les dommages collatéraux des conflits contemporains, mais comme des crimes contre l’humanité.
Émilie SUEUR
*Éditions Le Serpent à Plumes
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Alors que les combats s’intensifient au Nord-Kivu, entre les forces armées de la République démocratique du Congo et les insurgés ralliés à Laurent Nkunda, un autre drame se joue dans ce pays tourmenté, « Une épidémie de viols », pour reprendre le titre d’un article du New York Times, publié le 7 octobre dernier sur le cauchemar vécu par les Congolaises. En 2006, les Nations unies ont enregistré 27 000 agressions contre des femmes dans la seule province du Sud-Kivu. Soit près de 74 agressions par jour, trois agressions par heure. Un chiffre qui ne devrait représenter qu’une fraction du total des agressions perpétrées contre les femmes à l’échelle de la République démocratique du Congo. Le gynécologue congolais, Denis Mukwege, interrogé par le quotidien américain, affirme recevoir une dizaine de femmes...