Sur le Web, l’invitation passerait difficilement inaperçue. « Avez-vous vu l’autre Irak ? » dit le titre. Suit l’énumération, classique : c’est spectaculaire, pacifique, gai. Avant une curieuse constatation : moins de 200 soldats américains s’y trouvent stationnés. Et cette autre, tout aussi incongrue, s’agissant d’un pays en proie à la plus terrible des violences civiles : Arabes, Kurdes et Occidentaux sont là, côte à côte, pour des vacances. Bienvenue au Kurdistan irakien, « une région où s’exerce la démocratie depuis plus d’une décennie, où universités, marchés, foires et cafés connaissent progrès et prospérité, où sont plantées les graines d’un meilleur avenir ».
La guerre, vous dit-on, c’est à des lieues de là, entre GI et (pas toujours, pas nécessairement) habitants, entre sunnites et chiites, clans rivaux, mafieux de bords divers, pauvres bougres et agents de Blackwater plus méchants que tous les pitbulls de la terre. Faux ! Elle pourrait à tout moment se transposer sur ce territoire immense, à cheval sur quatre pays (Irak, Turquie, Iran, Azerbaïdjan) si demain il prenait envie aux militaires d’Ankara, penchés sur leurs cartes d’état-major, de riposter aux provocations que multiplie ces temps-ci le PKK. Samedi dernier, treize militaires turcs ont ainsi été tués lors d’affrontements dans le secteur du mont Cudi, province de Sirnak. La veille, un soldat avait été abattu non loin de là. Une semaine auparavant, douze personnes, dont sept gardes communaux, avaient trouvé la mort dans une embuscade tendue à leur minibus, toujours dans le Sud-Est anatolien. Toutes ces opérations ont été confirmées, en un geste de défi, par un porte-parole des rebelles, Abdel Rahman el-Chadarchi.
La tension a atteint un degré tel qu’elle a nécessité une réunion urgente du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, qui a été suivie quelques heures plus tard d’une séance de travail de la cellule antiterroriste. Depuis leur semi-défaite de l’été, à l’occasion de l’élection présidentielle qui a permis l’intronisation de l’islamiste bon teint Abdullah Gül, les généraux ne rêvent que plaies et bosses pour retrouver une autorité largement écornée depuis l’avènement du nouveau régime. Par la même occasion, il ne leur déplairait pas de marquer quelques points contre le Pentagone auquel ils avaient refusé l’accès de leur espace aérien à la veille du déclenchement de la guerre de mars 2003. Certes, ils avaient fini par revenir à de meilleurs sentiments, mais seulement en échange d’un engagement US à renoncer à toute velléité d’entériner la proclamation, un jour ou l’autre, de l’indépendance de cette portion du territoire voisin.
En septembre, Ankara et Bagdad avaient conclu un pacte de lutte contre le terrorisme qui n’allait pas toutefois jusqu’à inclure le droit de poursuite réclamé par les Turcs, mais se contentait de prévoir des zones de sécurité comme celles (au nombre de 27) qui viennent d’être instaurées jusqu’au 10 décembre. Pourquoi cette date ? La « ligne rouge », estiment Erdogan et les militaires – pour une fois d’accord – sera franchie lorsque le sort de Kirkouk sera scellé, en même temps que celui de Diyala et de l’antique Ninive, en vertu d’un référendum appelé à être tenu dans le courant du dernier mois de cette année, sur le rattachement administratif au Kurdistan. Le résultat, que l’on peut aisément imaginer, de cette consultation constituera un premier pas sur la voie de l’indépendance et représentera un encouragement aux yeux des séparatistes turco-kurdes, en lutte depuis 1984 pour une large autonomie. Entre-temps, comme l’écrit l’ancien diplomate US Peter W. Galbraith, la capitale du pétrole du Nord continuera de représenter « une bombe à retardement ». En attendant d’exploser.
Ah ! Cet or noir, objet de toutes les convoitises… Nechirvan Barzani, Premier ministre, a dû monter au créneau pour défendre auprès du pouvoir central la cause des siens, après la signature depuis août de huit accords avec des compagnies pétrolières et gazières internationales, dont les firmes yankees Hunt Oil Co. et Impulse Energy Corp. Dans une tribune publiée par le Wall Street Journal, il a jugé que les officiels en place à Bagdad étaient victimes du « syndrome de l’ère Saddam Hussein », exigeant « obéissance et loyauté » aveugles à leur égard. Mais les autorités de la région autonome peuvent compter sur la « compréhension » de Washington, où l’on s’inquiète du retard pris par le vote de la loi répartissant équitablement entre les 18 provinces les revenus provenant de l’exploitation des gisements du Nord comme du Sud.
Depuis l’opération « Shock and Awe », le 20 mars est célébré dans le Kurdistan comme la date anniversaire de la libération. Une manière sans doute de conjurer les risques à venir.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Sur le Web, l’invitation passerait difficilement inaperçue. « Avez-vous vu l’autre Irak ? » dit le titre. Suit l’énumération, classique : c’est spectaculaire, pacifique, gai. Avant une curieuse constatation : moins de 200 soldats américains s’y trouvent stationnés. Et cette autre, tout aussi incongrue, s’agissant d’un pays en proie à la plus terrible des violences civiles : Arabes, Kurdes et Occidentaux sont là, côte à côte, pour des vacances. Bienvenue au Kurdistan irakien, « une région où s’exerce la démocratie depuis plus d’une décennie, où universités, marchés, foires et cafés connaissent progrès et prospérité, où sont plantées les graines d’un meilleur avenir ».
La guerre, vous dit-on, c’est à des lieues de là, entre GI et (pas toujours, pas nécessairement) habitants, entre...