Recevant Saad Hariri jeudi à la Maison-Blanche, George Bush n’y est pas allé de main morte pour dénoncer les ingérences syriennes dans le processus démocratique au Liban, ajoutant qu’il attendait de voir quelles suites Damas allait donner aux messages internationaux qui lui ont été lancés à ce propos. Attente inutile, faut-il craindre, puisque l’Amérique, le monde et les Libanais eux-mêmes ont eu tout le temps d’être fixés sur la question : c’est seulement le jour où le sérieux et la gravité des risques encourus l’emporteront sur les dividendes récoltés, que Damas se résoudra en effet à cesser son entreprise de déstabilisation du Liban. Hors cette règle mathématique toute simple, tout n’est que gesticulation.
Absolument inédite en revanche – et passablement alarmante – est l’impatience qu’a manifestée le président américain face à la lenteur de la mise en place du tribunal international pour le Liban. Depuis longtemps, il ne s’agit plus seulement de châtier les assassins de Rafic Hariri, dont le fils et héritier a eu droit, à Washington, à un accueil réservé aux chefs d’État. Or le tribunal, instrument de dissuasion autant que de répression, n’en finit pas de prendre corps dans les dédales des concertations onusiennes et des complications administratives et politiques libanaises ; et dans l’intervalle, les assassins sont loin de chômer.
Au plan pratique, on saluera la décision du président des États-Unis d’envoyer sur place un de ses chefs militaires les plus haut placés pour évaluer les moyens de venir en aide à l’armée régulière libanaise face aux groupes radicaux. À la vérité, ce n’était pas trop tôt, et il aura fallu la longue et dure bataille du camp de Nahr el-Bared pour jeter une lumière crue sur l’impréparation et l’équipement sommaire d’une troupe qui n’avait finalement pour elle que sa vaillance au combat. Escomptons donc un salutaire afflux d’instructeurs et de matériel de guerre dans un petit pays qui regorge déjà d’armes de toutes sortes : à cette nuance près qu’elles se trouvent partout, sauf là où il faudrait.
Cette résurgence du phénomène milicien dans un pays qui, quinze ans durant, en a enduré les affres échappe bien sûr à l’entendement ; et pourtant ce n’est pas là chose vraiment nouvelle, hélas. Et il va de soi que ce phénomène ne se limite guère à un seul des camps en présence. On se défend avec la plus grande vigueur, et à la plus parfaite unisson, de manger de ce pain-là. Mais on s’en gave en réalité, dans les dérisoires sanctuaires du jurd montagneux ou de la Békaa. Et si d’aventure on est (sur)pris en flagrant délit d’exercice, on assure que l’entraînement a pour unique et noble objet la protection rapprochée des chefs politiques. Les apprentis combattants montrés du doigt (et de la caméra !) par la police dans la région de Jbeil ? Des jeunes pique-niqueurs qui ne faisaient que s’amuser, a même trouvé moyen de soutenir un des responsables de la formation concernée : laquelle – c’est le monde à l’envers – qualifie de vulgaire milice les Forces de sécurité intérieure.
Dans ce royaume de l’absurde qu’est devenu notre pays, il serait sans doute vain de rappeler une fois encore, une fois de plus, que rien ne prolifère plus vite que les mauvais plis ; que rien n’est plus contagieux que ce culte de l’anormalité, de l’autosoustraction à la loi, opérée sous le fallacieux prétexte d’œuvrer à un État meilleur, plus juste, plus fort. Quand se fissurent à ce point les sociétés, les milices appellent inévitablement, irrésistiblement, les milices, quand bien même se défendraient-elles d’en être. Voué à la résistance contre Israël, le Hezbollah se refuse vivement à retourner ses armes contre des Libanais ; mais qui pourrait nier que son formidable armement pèse de tout son poids sur le débat politique, qu’il suscite les émulations, qu’il remplit son office sans même qu’il soit réellement besoin de tirer une seule balle ?
N’était la seule ombre de cet arsenal, deux jets de canon à eau auraient suffi pour balayer toutes ces tentes désertes et désertées du centre-ville de la capitale, lesquelles n’ont jamais eu d’autre effet que de ruiner l’économie du pays. Les encaisseurs de factures d’électricité auraient pu accomplir leur travail en toute sécurité dans les banlieues protégées. Et quelques équipes techniques se seraient chargées de supprimer sans le moindre problème ce réseau de télécommunications privé que seul peut mettre en place un État dans l’État.
À l’heure des tentatives d’entente, toutes ces gigantesques anomalies ne constituent franchement pas le meilleur moyen de communiquer.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Recevant Saad Hariri jeudi à la Maison-Blanche, George Bush n’y est pas allé de main morte pour dénoncer les ingérences syriennes dans le processus démocratique au Liban, ajoutant qu’il attendait de voir quelles suites Damas allait donner aux messages internationaux qui lui ont été lancés à ce propos. Attente inutile, faut-il craindre, puisque l’Amérique, le monde et les Libanais eux-mêmes ont eu tout le temps d’être fixés sur la question : c’est seulement le jour où le sérieux et la gravité des risques encourus l’emporteront sur les dividendes récoltés, que Damas se résoudra en effet à cesser son entreprise de déstabilisation du Liban. Hors cette règle mathématique toute simple, tout n’est que gesticulation.
Absolument inédite en revanche – et passablement alarmante – est l’impatience...