Tout le monde revient périodiquement sur le sujet, prétend tout connaître de ses caractéristiques et, sans l’avoir jamais vu, en dresse un portrait qu’il prétend le plus proche d’une réalité en fait bien vague. Le monstre du Loch Ness ? Non, le programme nucléaire iranien, plus exactement la riposte que préparent les États-Unis pour y mettre un point final et, par ricochet, espèrent-ils, en finir avec l’équipe dirigeante en place depuis 1979. La dernière fois que le sujet est revenu sur le tapis médiatique international, c’était au début de cette semaine, quand le New Yorker a publié une longue enquête de son journaliste vedette, Seymour M. Hersh, indiquant que l’attaque se produirait « par la bande » : plutôt que de bombarder les sites abritant des centrifugeuses P1 et P2, avec des résultats hautement improbables, l’aviation US allait s’en prendre aux casernes et centres d’entraînement des gardiens de la révolution.
Ce n’est pas la première fois que cet incomparable fouineur – passablement contesté à domicile – part à la chasse au lapin atomique iranien. Le 17 janvier 2005, pour ne pas remonter plus loin, il révélait au cours de l’émission Late Edition de la chaîne CNN l’existence depuis l’été de cette même année de survols de reconnaissance ordonnés par l’Administration Bush en prévision de frappes à venir. Provoquant une riposte embarrassée de Dan Bartlett, directeur de la communication à la Maison-Blanche, lequel décrétait que ces informations ne reposaient pas sur des faits et étaient « pleines d’inexactitudes ». À quoi le reporter répondait que les éléments dont il disposait provenaient de sources officielles. Quinze mois plus tard, relayé par nombre de journaux, il se posait la question de savoir si le chef de l’Exécutif était disposé à déclencher une guerre pour empêcher Téhéran d’avoir la bombe. Et de citer pour l’occasion Patrick Clawson, iranologue notoire, directeur adjoint à la recherche au Washington Institute for Near East Policy, qui, lors d’une déposition devant une commission sénatoriale, avait lié le programme militaire iranien à l’existence du régime islamique, lançant en conclusion : « Toute la question est de savoir combien de temps ce pouvoir restera en place. » Un peu mince, on en conviendra, pour étayer la thèse de l’action militaire.
Vers la fin de septembre, le tableau se trouvait bouleversé par la confirmation de sérieuses divergences dans la capitale fédérale entre deux clans : celui des services de renseignements qui prônent une vision réaliste et mesurée du problème ; celui des conservateurs – il en reste quelques-uns … – qui trouvent cette approche trop timorée. De quoi rappeler à certains le différend au sein des instances américaines à la veille de mars 2003, peu avant le déclenchement de l’opération « Shock and Awe » contre l’Irak. Au National Intelligence, on planche sur un rapport exhaustif destiné à paraître dans les semaines à venir et prévoyant que la bombe iranienne ne sera pas au point avant l’an 2010 ou même 2015. Le retard dans les travaux serait dû d’abord à des difficultés techniques apparues au fil des mois écoulés, ensuite à un dérèglement dans les livraisons, en provenance notamment de la Corée du Nord, et cela pour des raisons évidentes (le soudain rapprochement, entre autres, entre Washington et Pyongyang).
On comprend qu’Israël n’apprécie que fort peu un possible risque de changement dans l’attitude de la communauté internationale en général et de l’Amérique en particulier. Dès le 21 janvier 2006, Shaoul Mofaz, vice-Premier ministre et ministre des Transports, parlait de préparatifs militaires en vue de contrer les préparatifs iraniens avant de préciser, cinq mois plus tard, que « l’option militaire est sur la table ». Les tenants de cette thèse jouissent du soutien inconditionnel, bien que tacite, du vice-président Dick Cheney, le « théoricien hors pair » qui a entraîné son pays dans le bourbier irakien et qui rêve maintenant d’en découdre, par État hébreu interposé, avec le nouveau « vilain » de la planète. Même s’il devait engager les USA dans une nouvelle expédition, aux risques incalculables. Et d’abord celui de voir s’étirer les lignes de ravitaillement des GI. Toutefois, l’importance du numéro deux US s’est érodée au fil des ans avec, ces mois-ci, une cascade de départs, le dernier en date étant celui d’un faucon notoire, David Wurmser, son conseiller depuis 2003 pour les questions moyen-orientales. Avec l’approche des échéances électorales à venir, Bush lui-même se montre, dit-on, moins belliciste et prête une oreille plus attentive aux propos empreints de modération de l’AIEA.
Reste l’arme de nouvelles sanctions, brandie par Condoleezza Rice comme par Bernard Kouchner. Moins dangereuses, seront-elles de nature à faire (enfin) entendre raison à des mollahs qui se plaisent à jouer avec le feu nucléaire ? Sans même la garantie de pouvoir le contenir à temps.
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