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Actualités - Opinion

Commentaire L’Amérique et le bien public mondial

Joseph S. Nye* L’Amérique est actuellement paralysée par le problème qu’elle s’est elle-même créé en Irak. Les candidats à la présidentielle commencent déjà à se demander quels devraient être les credo de la politique étrangère des États-Unis au lendemain de l’Irak. Il conviendrait, me semble-t-il, de se concentrer sur le bien public mondial – dont la consommation par un individu n’empêche pas sa consommation par un autre – pour aider l’Amérique à concilier sa puissance prépondérante avec les intérêts d’autrui. Certes, les biens publics dits « purs » sont rares ; les autres ne correspondant qu’en partie à l’idéal, par exemple, de la qualité de l’air – bien dont personne n’est exclu et dont chacun peut profiter simultanément. La lutte contre le réchauffement climatique est certainement la plus grande priorité à l’heure actuelle. Si le premier bénéficiaire d’un bien public (comme les États-Unis) ne prend pas l’initiative de consacrer ses ressources disproportionnées à sa production, il y a peu de chances pour que des bénéficiaires moindres puissent produire ce bien, compte tenu des difficultés liées à l’organisation d’une action collective à grande échelle. Les États-Unis pourraient retirer deux avantages de cette situation : bénéficier des biens publics et légitimer leur puissance prépondérante aux yeux des autres. Ils ont tout à apprendre des leçons du XIXe siècle, lorsque la Grande-Bretagne était une grande puissance s’efforçant de maintenir l’équilibre entre les grands États d’Europe, de promouvoir un système économique international et de préserver la liberté maritime. Ces questions sont toujours d’actualité. L’établissement de règles permettant un accès libre à tous est un bien commun aujourd’hui tout autant qu’à l’époque, même si certaines de ces questions sont désormais plus complexes. L’équilibre des rapports de force régionaux et l’étouffement des incitations locales à utiliser la force pour repousser les frontières sont des biens publics pour de nombreux pays, mais non pour tous. De même, l’ouverture des marchés mondiaux est une condition nécessaire (mais non suffisante) à la réduction de la pauvreté dans les pays démunis, même si cela profite aux États-Unis. À l’heure actuelle, les biens publics mondiaux concernent de nouveaux domaines – le changement climatique, mais aussi la protection des espèces menacées, l’espace extra-atmosphérique et les « biens communs virtuels » du cyberespace. Selon un consensus raisonnable de l’opinion publique américaine, il importe de se consacrer à ces nouveaux biens publics mondiaux ainsi qu’aux biens « traditionnels », même si les États-Unis n’ont pas réussi à montrer l’exemple dans certains cas, notamment celui du réchauffement climatique. En outre, les biens publics mondiaux sont liés à trois nouvelles dimensions. Premièrement, les États-Unis devraient prendre l’initiative de préserver les lois et les institutions internationales pour organiser une action collective, et résoudre les problèmes du commerce et de l’environnement, de la prolifération des armes, du maintien de la paix, des droits de l’homme et autres problèmes de premier ordre. Ces efforts rejailliraient sur d’autres pays, donc également sur les États-Unis. De plus, si ces derniers sont limités par les régimes internationaux – au grand regret des unilatéralistes –, il en va de même pour les autres pays. Deuxièmement, il importe que le développement international soit une priorité pour les États-Unis. La majorité pauvre de la planète se trouve coincée dans un cercle vicieux de maladie, de pauvreté et d’instabilité politique. L’aide financière et scientifique des pays riches est importante non seulement pour des raisons humanitaires, mais aussi pour empêcher que les États en situation d’échec ne sèment le désordre dans le reste du monde. En l’occurrence, les antécédents de l’Amérique n’ont rien d’impressionnant. Les pays pauvres sont souvent les plus touchés par les mesures commerciales protectionnistes, et l’aide étrangère est généralement impopulaire auprès du public américain. Le développement ne se fera pas en un jour. Qui plus est, il est indispensable que la communauté internationale trouve des moyens de garantir que l’aide parvienne réellement aux pauvres. Mais la prudence et le soft power laissent entendre que les États-Unis devraient donner l’exemple. Enfin, les États-Unis peuvent se servir de leur statut de grande puissance pour jouer le rôle de médiateur et d’organisateur. Ils ont déjà utilisé leurs bons offices pour aider à modeler l’ordre international et pour apaiser les conflits qui ont eu lieu, par exemple, en Irlande du Nord, au Maroc et dans la mer Égée. Aujourd’hui, la question du Proche-Orient est cruciale. Il est parfois tentant de laisser les conflits tenaces s’envenimer ; et dans certaines situations, d’autres pays sont certainement des médiateurs plus efficaces que les États-Unis. S’ils ne veulent pas faire cavalier seul, ces derniers peuvent partager les initiatives, notamment avec l’Europe dans le cadre des tensions dans les Balkans. Pourtant, il s’agit du seul pays à pouvoir rapprocher les différentes parties. En cas de réussite, cette qualité de leader consolide le soft power américain tout en affaiblissant les sources d’instabilité. Les États-Unis encouragent également d’autres pays à partager la production de ce bien public. Par exemple, saluer l’essor de la puissance chinoise et son nouveau rôle de « partenaire responsable » est une invitation au dialogue. Les États-Unis resteront probablement la plus grande puissance mondiale, même après s’être extirpés d’une situation délicate en Irak. Il leur faudra néanmoins apprendre à agir de concert avec d’autres pays et à partager le rôle de leader. Ils devront pour cela combiner soft power (ou puissance idéologique) et hard power (ou puissance coercitive) pour produire une stratégie de smart power afin de créer des biens publics mondiaux. * Joseph S. Nye, professeur à l’Université de Harvard, est l’auteur de « Soft Power: The Means to Success in World Politics ». © Project Syndicate, 2007. Traduit de l’anglais par Magali Decèvre
Joseph S. Nye*

L’Amérique est actuellement paralysée par le problème qu’elle s’est elle-même créé en Irak. Les candidats à la présidentielle commencent déjà à se demander quels devraient être les credo de la politique étrangère des États-Unis au lendemain de l’Irak. Il conviendrait, me semble-t-il, de se concentrer sur le bien public mondial – dont la consommation par un individu n’empêche pas sa consommation par un autre – pour aider l’Amérique à concilier sa puissance prépondérante avec les intérêts d’autrui.
Certes, les biens publics dits « purs » sont rares ; les autres ne correspondant qu’en partie à l’idéal, par exemple, de la qualité de l’air – bien dont personne n’est exclu et dont chacun peut profiter simultanément. La lutte contre le réchauffement climatique est...