Avec l’arrivée à Beyrouth hier soir du ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner, l’initiative commencée à La Celle-Saint-Cloud retrouve un nouvel élan qui, selon des sources proches du président de la Chambre, ne devrait pas s’essouffler de sitôt. L’envoyé spécial de M. Kouchner, l’ambassadeur Jean-Claude Cousseran, qui avait passé trois jours à Beyrouth au début de cette semaine, avait d’ailleurs donné cette impression aux divers protagonistes.
De fait, la visite de M. Kouchner démarre sur des chapeaux des roues, avec un dîner hier soir à Aïn el-Tiné, un déjeuner aujourd’hui à Koraytem, une réunion des participants à la réunion de La Celle-Saint-Cloud ce soir à la Résidence des Pins et une réunion informelle suivie d’un déjeuner des principaux protagonistes du dialogue dimanche, toujours à la Résidence des Pins. Entre ces rendez-vous fixes, il y aura sans doute des entretiens bilatéraux. Selon des sources proches du président de la Chambre, il avait été question à un moment donné d’organiser trois grands rendez-vous autour d’une table : un chez Berry qui regrouperait les pôles de l’opposition, un autre chez Hariri et qui regrouperait cette fois les pôles de la majorité, et un troisième à la Résidence des Pins qui regrouperait les deux parties. Mais Berry aurait refusé cette formule, rappelant qu’il est président de la Chambre et il ne peut donc accepter que cette fonction soit occultée en faveur de son appartenance à l’opposition, précisant aussi que Aïn el-Tiné est la résidence de la présidence du Parlement. C’est pourquoi le dîner d’hier s’est limité à quelques personnes : outre le ministre français et ceux qui l’accompagnent, du côté de M. Berry, il y avait trois députés de son bloc, et des proches.
Mais cela ne diminue en rien l’importance de la rencontre, puisque M. Berry et les membres de son bloc avaient préparé à l’adresse de l’hôte français un résumé de la situation générale et des précédentes séances de dialogue national.
Les sources proches du président de la Chambre affirment avoir senti aussi bien chez M. Kouchner que chez M. Cousseran une volonté réelle d’impartialité de la France. Elles sont convaincues que ce pays a choisi de bouger en faveur du Liban par crainte d’un effondrement total si l’échéance présidentielle arrive et qu’il n’y a pas encore d’accord entre les différentes parties. D’ailleurs, les mêmes sources confient que leurs interlocuteurs français ont clairement exprimé leurs craintes pour l’avenir du Liban, en tout cas pour les deux prochains mois. L’initiative lancée par le ministre Kouchner serait donc essentiellement dictée par la volonté des Français d’aider les Libanais à s’entendre entre eux.
Au cours de ses derniers entretiens avec les différentes parties libanaises, M. Cousseran aurait d’ailleurs relevé le fait que les réunions de La Celle-Saint-Cloud ont montré qu’il y avait beaucoup de points de convergence, mais que le dialogue butait sur deux points cruciaux : la formation d’un gouvernement d’union nationale et l’élection présidentielle. L’opposition exige la formation d’un tel gouvernement comme prélude à toute solution et la majorité craint que l’opposition sabote l’échéance présidentielle, une fois réalisée la formation d’un nouveau gouvernement. Entre les deux parties, il y a donc une profonde crise de confiance et pour tenter de la surmonter, la France aurait lancé l’idée des garanties réciproques. C’est donc sur cette piste que travaillent actuellement les Français, tout en sachant que la démarche n’est pas facile car chaque partie attend de l’autre qu’elle fasse le premier pas. De plus, l’opposition affirme qu’elle a déjà eu une mauvaise expérience dans ce genre de formule lorsqu’il a été question d’adopter simultanément la formation d’un nouveau gouvernement et le statut du tribunal international car, une fois assurée d’avoir le statut du tribunal, la majorité se serait rétractée au sujet du nouveau gouvernement.
C’est dans ce contexte de défiance réciproque que le ministre français des AE entreprend pour la seconde fois depuis sa nomination à ce poste des contacts avec les différentes parties libanaises à Beyrouth. Il tiendra ce soir une réunion avec tous les participants à la réunion de La Celle-Saint-Cloud, et il espère réunir le plus grand nombre de personnalités de premier plan au déjeuner informel de dimanche. Le général Aoun aurait déjà donné son accord pour assister personnellement à ce déjeuner, d’abord par respect pour les efforts entrepris par la France pour aider les Libanais, et ensuite en raison de ses relations personnelles avec M. Kouchner. D’autres personnalités devraient suivre cet exemple et, au moins dans la forme et dans le principe, le ministre français aurait réussi son pari.
Mais les divergences internes ne seront pas surmontées pour autant et il faudra sans doute des réunions approfondies pour parvenir à un compromis acceptable.
Sans oublier le volet externe de la crise libanaise que la France reconnaît ouvertement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Jean-Claude Cousseran s’est rendu à Washington, au Caire, à Téhéran et à Damas, au cours des dernières semaines. À ses interlocuteurs libanais, l’émissaire français s’est toutefois contenté de rapporter les positions entendues dans toutes ces capitales, sans émettre de jugement de valeur, ou sans se prononcer sur leur sincérité. Il a ainsi confirmé l’appui de Washington à l’initiative française, ainsi que celui de Damas à tout ce qui fait l’objet d’une entente libanaise. Des propos somme toute assez vagues, mais les Français ne semblent pas vouloir renoncer facilement. C’est pourquoi M. Kouchner se rendra au Caire après Beyrouth pour discuter du dossier libanais avec les ministres égyptien et saoudien des AE, ainsi qu’avec le secrétaire général de la Ligue arabe. Selon les sources proches de Berry, M. Kouchner ne va pas au Caire pour remettre le dossier libanais à M. Moussa mais pour se concerter avec ce dernier et avec les ministres arabes. La France n’est donc pas près de baisser les bras, précisent ces sources. Pour elle, éviter un vide constitutionnel au Liban est un enjeu qui mérite quelques efforts supplémentaires.
Scarlett HADDAD
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