L’armée a ses propres ambulanciers, lesquels, d’ailleurs, ne chôment guère en ces tragiques moments. C’est alors qu’ils tentaient de sauver des vies spécifiquement palestiniennes, d’évacuer des malades et des blessés hors de l’enfer de Nahr el-Bared, que sont donc tombés lundi, victimes de tirs tout aussi palestiniens, les deux jeunes secouristes de la Croix-Rouge libanaise Boulos Maamari et Haytham Sleimane. Le même jour, les assiégés blessaient par balles un des médiateurs opérant à l’intérieur du camp, religieux de surcroît.
Ces sanglants paradoxes ne sont pas les seuls. À des degrés divers de sincérité, les organisations palestiniennes tenues pour responsables – essentiellement le Fateh et le Hamas – se sont désolidarisées des terroristes de Nahr el-Bared et soutenu publiquement l’opération militaire lancée contre ceux-ci. C’était bien là une première du genre : l’armée agressée, l’armée œuvrant seulement à mettre la main sur les criminels qui avaient égorgé au couteau des soldats au repos ou alors en patrouilles de routine n’a pas été accusée cette fois de se livrer à un génocide, à l’instigation d’Israël.
C’est fort bien, mais c’est à peu près tout. Car en trois semaines d’effroyables combats, et ne serait-ce que pour abréger les souffrances de sa propre population civile, l’establishment palestinien n’a pas réussi à produire une solution interne, à savoir la reddition du Fateh el-Islam. En proie lui-même aux dissensions, il a exclu d’emblée, cela va sans dire, toute action de police contre ces forcenés. Pire encore, qui pourrait jurer que toute cette puissance de feu qui continue d’être vomie par Nahr el-Bared est le seul fait d’une poignée d’illuminés abandonnés par les diverses autres organisations implantées de longue date dans ce camp ?
D’autant plus remarquable est, dans toute son ambiguïté, cette manifestation de fraternité que la guerre civile palestinienne fait rage déjà... en Palestine même. À Gaza, les francs-tireurs embusqués tirent sur tout ce qui bouge, et on intercepte les gens aux barrages de contrôle. On tire sur les bureaux du président de l’Autorité autonome, on riposte en tirant sur les bureaux du Premier ministre. On se bat même à l’intérieur des hôpitaux, on mutile les corps et on les jette du haut des toits dans la rue. C’est dire que dans notre pays divisé sur presque toutes les options, même les plus fondamentales, ce n’est pas d’une, mais de deux crises d’unité nationale qu’il faut gérer aujourd’hui.
Une fois de plus, Libanais et Palestiniens apparaissent comme les deux maillons faibles de la région, comme l’objet désigné de toutes les ingérences, de toutes les intrigues. Sur ces deux terrains, la Syrie, toute à sa quête obsessionnelle d’hégémonie, se sera affirmée comme le plus actif, le plus obstiné des jeteurs d’huile sur le feu. Comme si notre minuscule pays n’avait pas déjà fort à faire avec une frontière ennemie à son Sud, c’est de l’Est que lui vient ouvertement, insolemment, la subversion, dans ses deux volets libanais et palestinien. Une preuve entre mille en est cette concentration de combattants observée depuis peu dans la Békaa. Le gouvernement en a d’ailleurs informé une ONU passablement inquiète déjà de l’accumulation régulière de toutes sortes de facteurs d’explosion.
Pourquoi une simple communication officielle aux Nations unies et non une plainte en bonne et due forme contre les tireurs de ficelles, quels qu’ils soient ? Michel Aoun a fait sensation lundi en préconisant une telle démarche, assortie il est vrai d’une enquête judiciaire et parlementaire sur toutes les failles par lesquelles s’est glissé le mortel venin du Fateh el-Islam. Michel Aoun a parfaitement raison ; il reste que le problème se situe non point du côté du gouvernement, mais dans le propre camp du général, auprès de ses partenaires de l’opposition.
Le Hezbollah, qui avait dû se rallier pourtant au plan libanais en sept points de l’été dernier, ne cesse de claironner ainsi qu’il a reconstitué son arsenal. Or, il n’a pu matériellement le faire que grâce aux convois terrestres, et il sera le dernier à se priver de la frontière nourricière, même si est amplement prouvée la responsabilité de Damas dans l’entreprise de déstabilisation du Liban. Quant à l’enquête parlementaire, elle suppose naturellement le retour à la vie du Parlement. Ce ne sont pas les députés qui ont décidé de prendre des vacances prolongées, c’est le chef de l’Exécutif qui a cadenassé la porte de l’Étoile, au prétexte que le gouvernement est illégal.
Et c’est le même Nabih Berry – non, ça ne fait pas sourire ! – qui trouve moyen de reprocher vertement à l’ONU d’avoir substitué le Conseil de sécurité à ce Parlement qu’il préside de si irréprochable manière.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats