Comme en 75, il y a des Palestiniens. Comme en 75, il y a une haine du Liban, une volonté d’effacer son identité, de ne pas reconnaître ses caractères distinctifs. Comme en 75, il y a des fanatiques aux desseins obscurs. Comme en 75, des gens peu avertis se trompent de cible, d’ennemi, de cause. Comme en 75, il y a des mercenaires aux barbes hirsutes, rémunérés, endoctrinés, illuminés, consentants. Comme en 75, le Liban est proie facile, terrain fertile.
Nous ne sommes plus en 75 pourtant et les Libanais ont, pour le meilleur ou pour le pire, déjà connu 75. Dire qu’ils en ont tiré les leçons est une entreprise plus risquée, mais aucun d’eux ne peut nier que ce nouveau conflit, dont personne n’avait imaginé qu’il pouvait se produire encore à une telle échelle, a des allures de déjà-vu.
Les Palestiniens, des Palestiniens, certains Palestiniens, un groupuscule palestinien – qu’importe – ont attaqué l’armée libanaise. Ils ont abattu ses soldats comme des lapins, quand ils n’ont pas réussi à les égorger. Et ils croyaient pouvoir s’en sortir. Comme lors du massacre des juges à Saïda, en plein tribunal, en plein jour, en plein dans le mille. Comme lors des « incidents » de Denniyé. Fateh el-Islam, loin de l’islam mais s’en réclamant, croyait pouvoir faire un carton de plus. Et repartir impunément, sourire aux lèvres, bras ballants.
Il y avait de quoi s’inquiéter. Laxisme des gouvernements contre un fanatisme pourtant bien réel, négligence coupable, simple aveu d’impuissance ou volonté délibérée de créer un contrepoids au Hezbollah, nous ne saurons probablement jamais. La seule chose qui est sûre, c’est que l’État a failli s’arrêter là et, une fois de plus, reporter les échéances, banaliser, empêcher que cela s’ébruite. Et augmenter d’autant le problème, car sans sanction point de dissuasion. Nous y étions presque, l’amnistie totale, l’oubli, le grand pardon. Les terroristes pavoisant à la télévision, racontant leurs exploits. Tel Abou Salim (sic), « porte-parole », « représentant presse » de l’infâme groupuscule affirmant sur al-Jazeera qu’ils se battrait contre le Liban « jusqu’à la dernière goutte de sang ». Le monde entier s’apitoyant sur les réfugiés palestiniens qui ont dû fuir le camp de Nahr el-Bared. Les médias amorçant un étonnant et dangereux glissement au terme duquel, s’il eût abouti, les victimes devenaient tortionnaires et les bourreaux agressés. Sans parler du monde arabe et de ses légendaires « pressions », qui ne réapparaissent que quand il s’agit d’accentuer les divisions entre les Arabes et d’empêcher que leurs vrais problèmes soient résolus (par eux, pour changer) une fois pour toutes. Toujours cette manière un peu lâche de sans cesse tempérer, de sans cesse assouplir, jusqu’à l’assoupissement, dont les Arabes ont le secret. Eux qui ne savent jamais user de pressions quand il s’agit de sauver la Palestine, la Somalie, le(s) Soudan(s) ou l’Irak du joug d’occupants sanguinaires qu’à défaut de seconder en envoyant leurs armées à titre de faux témoins, ils n’osent jamais dénoncer.
Oui, le Liban a bien failli céder. La réaction première de ses politiciens n’avait pas de quoi rassurer non plus. Car enfin, clamer haut et fort son soutien à l’armée, comme s’ils ne commandaient pas l’armée eux-mêmes ou, pire encore, comme si l’attitude inverse était possible, relevait à la fois d’une banalité sidérante et d’un vide sidéral. Elle montrait en négatif la profonde division du pays ; dans un État qui se respecte, le soutien à l’armée et aux institutions, quand on n’est pas soi-même l’auteur des activités subversives, va de soi. Division confirmée, si besoin était, par la réaction première des politiciens dont chacun s’est acharné à attribuer à l’autre la responsabilité du drame de Nahr el-Bared. Encore l’impuissante « majorité ». Encore la pathétique « opposition ». Alors que le pays, entre-temps, brûlait, menaçait de s’effondrer. Une fois de plus, de par la faiblesse de ses propres citoyens.
Ce n’est pas reparti comme en 75, pourtant. Parce que nous ne sommes plus en 75. Que les Libanais ne sont plus, autant qu’avant, instrumentalisés par les puissances étrangères, même si cela paraît difficile à croire. Tout est relatif. Parce que la cause palestinienne a beaucoup évolué, que ses contours sont aujourd’hui moins définis, que les Palestiniens sont divisés, entre signataires de traités de paix, islamistes réalistes et islamistes qui ne veulent rien entendre. Que certains d’entre eux, de bonne foi ou par calcul politique, ne sont pas opposés à ce que l’armée libanaise impose son autorité aux camps palestiniens (au grand dam des inacceptables accords du Caire) et qu’elle mate les renégats qui s’y nichent. Qu’ils ont compris que diriger leurs armes contre les Libanais (au Nord du Liban de surcroît) n’allait pas leur rendre Jérusalem. Que l’islam sunnite libanais ne nourrit plus la même incompréhension vis-à-vis des chrétiens libanais qui l’avait mené en 75 à soutenir des sunnites non libanais contre des Libanais non sunnites. Que l’islam chiite n’a plus besoin des Palestiniens pour avoir sa propre cause (sans parler de ses victoires, à la Pyrrhus ou non) contre Israël. Que les États-Unis et l’Arabie saoudite ne sont pas (en ce moment, cela peut changer, comme chacun sait) dans une phase où ils encouragent les groupuscules terroristes, surtout si ceux-ci sont associés au concept polymorphe dit d’el-Qaëda (qui désigne tout simplement et de façon générique, loin de l’idée d’un réseau terroriste réellement fédéré à l’international qu’on voudrait nous faire avaler, tout « groupement de sunnites intégristes nourrissant une haine sans nom à l’encontre de l’Occident »). Que la France et l’Union européenne sont aux côtés du Liban qu’ils ne veulent plus voir déstabilisé par des forces étrangères malveillantes. Que beaucoup de Libanais ont pris conscience aussi que prendre à nouveau les armes pour se battre entre eux ne servait à rien. Que la rue est trop épuisée, trop blasée, trop affamée, pour suivre des fanatiques dont les objectifs semblent pour le moins mal définis. Tout cela pue la manipulation, le téléguidage, et les gens ne sont plus dupes. Et puis, il y a une union sacrée sur ce sujet dans tous les cœurs, quoique puissent en penser les politiciens. Fussent-ils supporters de l’axe Hariri-Joumblatt-Geagea ou de l’alliance Aoun-Nasrallah, sans parler des apolitiques, les gens ne sont pas prêts à suivre leurs leaders jusqu’au suicide, ni à aller à l’encontre du bon sens. Les exploitations partisanes n’ayant pas trouvé d’écho auprès des citoyens, le gouvernement comme l’opposition ont dû faire avec. Et c’est tant mieux.
Les Libanais rêvent d’ordre, d’institutions, d’autorité, d’État. Ils sont fatigués des querelles byzantines de leurs dirigeants inaptes à diriger. Ils veulent en découdre avec les ennemis de leur pays, ceux dont le travail à plein temps est d’en saper les fondements, moralement comme physiquement. Ils n’ont pas peur des attentats, dont ils savent que leurs auteurs malveillants s’essouffleront, inexorablement, justement parce qu’ils ne trouveront pas de répondant chez les Libanais lucides – l’écrasante majorité. Et l’armée, l’armée vaillante, l’armée resplendissante, l’armée immaculée veut aussi, la rage au cœur mais avec une sérénité toute responsable, prouver qu’elle existe, qu’on ne pourra désormais plus compter sans elle. Qu’elle peut être le Liban, même lorsque le Liban se cherche, même lorsque les politiciens n’ont pas la force morale de la commander. Sa « frustration vieille de 40 ans », selon le mot de Jad Jabre, elle a décidé de la dompter et de passer aux actes. Pour que le chiffon rouge ne devienne pas, une fois de trop, carton rouge.
Que l’on ne s’y méprenne pas cependant : l’armée doit dans l’absolu rester une grande muette. Mais il est des moments où les politiciens doivent se taire, nous épargner leur cacophonie. Et où les armes, même si le coût doit en être momentanément conséquent, doivent parler.
Élias R. CHEDID
Avocat - Paris
Article paru le Mardi 29 Mai 2007
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Nous ne sommes plus en 75 pourtant et les Libanais ont, pour le meilleur ou pour le pire, déjà connu 75. Dire qu’ils en ont tiré les leçons est une entreprise plus risquée, mais aucun d’eux ne peut nier que ce nouveau conflit, dont personne n’avait imaginé qu’il pouvait se produire encore à une telle échelle, a des allures de déjà-vu.
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