Le Liban politique n’a jamais connu, observe un vétéran, une telle anarchie dans l’application de la Constitution, ou plutôt dans sa constante violation, sans que nul ne demande, ou ne rende, des comptes. Parallèlement, souligne-t-il, c’est la première fois que l’on voit prendre corps un bloc sur une base uniquement communautaire. Ce qui le rend capable, et coupable, de tout bloquer à sa guise. De même, une présidentielle qui se transforme de compétition entre candidats en bataille de quorum, c’est du jamais-vu. De ce fait, l’attention se porte sur un risque de vide institutionnel qui, normalement, ne devrait même pas venir à l’esprit.
Dans le passé, les leaderships des communautés se partageaient entre des formations de dimension nationale. Elles recelaient, en leur sein, des familles politiques qui allaient chacune de son côté, en cohabitant ou par rotation. Ainsi, chez les chiites, y avait-il les Hamadé, les Osseirane, les Assaad, les Khalil, les Zein qui occupaient le perchoir par alternance, ou accédaient au gouvernement tantôt simultanément, tantôt à tour de rôle. Cette structure est aujourd’hui gommée par l’axe Hezbollah-Amal, qui monopolise en pratique la représentation chiite. D’où l’impossibilité de désigner des remplaçants aux ministres démissionnaires.
D’où, en outre, le débat sur la constitutionnalité d’un gouvernement ne comprenant pas de représentant d’une communauté principale donnée. Il est clair que l’axe chiite a créé un précédent dont les autres composantes du pays politique pourraient s’armer à tout moment, pour peu que leurs leaderships posent ensemble des conditions confessionnelles déterminées, pour paralyser les institutions. Empêcher la formation de gouvernements ne répondant pas à leurs exigences, ou les faire sauter à leur gré. Sans compter l’autre précédent, encore plus dangereux, initié par le tandem chiite, plus exactement par le Hezbollah, celui des armes.
Déséquilibre
Dès lors, une évidence saute aux yeux : le système se trouve vicié par l’unilatéralité communautaire au point qu’aucune stabilité politique ne peut plus lui être assurée. Chaque partie se trouve en effet autorisée à exiger des portefeuilles précis, et l’on imagine le crêpage de chignon que cela entraînerait, faute de quoi elle empêcherait la formation d’un gouvernement. Ensuite, elle serait en mesure de torpiller les réunions du Conseil des ministres, si l’ordre du jour lui déplaît. De son côté, le président de la République, s’inspirant de l’actuel titulaire du poste, pourrait vouloir dénier sa reconnaissance à une équipe d’où les ministres d’une communauté seraient absents. Il refuserait, comme le fait le présent locataire de Baabda, de signer décrets ou projets de loi. Et l’on resterait en pleine foire institutionnelle.
Comment y remédier ? Par des dispositions constitutionnelles très claires. Et par une entente, que la pratique déviée rend nécessaire, sur le sens effectif que doit revêtir la notion de démocratie consensuelle. C’est-à-dire qu’il faut, avant tout, faire en sorte que ce concept ne soit plus jamais instrumentalisé aux fins de paralyser le fonctionnement même de l’État.
Quant à la présidentielle, elle se déroulait toujours sans crainte aucune de torpillage. Aujourd’hui, le président Lahoud et les opposants axent leurs propos bien plus sur l’éventualité d’un vide institutionnel, et les moyens d’y remédier, que sur l’élection et l’accord que cela implique. Ils évoquent tantôt un cabinet d’union, tantôt un gouvernement d’indépendants, dans la seule perspective d’assumer les prérogatives de la présidence laissée vacante. Ce qui serait le cas, affirment-ils, si d’aventure la majorité devait prendre l’initiative de choisir seule le successeur. Car à leur avis, si ce dernier n’est pas désigné aux deux tiers des membres de la Chambre, sa nomination serait nulle. On sait que la minorité brandit, in fine, la menace de deux présidents, deux gouvernements et deux Parlements. Soit une partition de fait.
Enfin, il est surprenant, sinon risible, de voir l’opposition envisager la dissolution de la Chambre actuelle par le chef de l’État sous prétexte qu’elle ne s’est pas réunie durant toute la session de printemps. La raison en étant, comme on ne le sait que trop, le refus de son président, pilier éminent de la minorité, d’ouvrir les portes du Parlement. Alors que la majorité ne cesse, notamment chaque mardi, de le presser de convoquer l’Assemblée en séance.
Émile KHOURY
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Dans le passé, les leaderships des communautés se partageaient entre des formations de dimension nationale. Elles recelaient, en leur sein, des familles politiques qui allaient...