Chirac l’ami des Arabes, Chirac d’Arabie, pour reprendre le titre d’un ouvrage publié en 2006*. Au Moyen-Orient, le président sortant a généralement bonne presse. Du célèbre « Do you want me to go back to my plane », lancé aux agents de la sécurité israélienne en octobre 1996 à Jérusalem, à l’opposition, pleine de panache, à l’invasion américaine de l’Irak en 2003, en passant par l’accueil réservé à Paris à un Yasser Arafat mourant… autant de gestes et de déclarations qui ont spectaculairement gonflé le crédit de M. Chirac dans la région. Derrière les coups d’éclat, qu’en est-il aujourd’hui de la place de la France dans le monde arabo-musulman alors que l’ère Chirac s’achève.
Au crédit du président sortant, il faut certainement inscrire une connaissance de la région d’un niveau rarement atteint par ses prédécesseurs. Cette connaissance, il la doit notamment à l’établissement de relations privilégiées, voire intimes, avec certains leaders arabes, au premier rang desquels Rafic Hariri. Dirigeants dont la plupart, de Hassan II à Yasser Arafat et cheikh Zayed en passant par le Premier ministre libanais, ont disparu.
La France, et donc Jacques Chirac, bénéficient également de relations privilégiées dans la région, en raison notamment de l’histoire des deux rives de la Méditerranée, fondée entre autres sur un passé colonial, une proximité géographique et la présence d’une large communauté d’origine arabe dans l’Hexagone.
Ces données de départ se sont-elles traduites concrètement en termes d’influence dans la région ? Sur le dossier libanais, il est certain que la France de Jacques Chirac a joué un rôle moteur dans le soutien accordé par les puissances occidentales au gouvernement de Fouad Siniora. La méthode employée était-elle la meilleure ? Il y a là matière à débat. Étant donnée l’image de Chirac dans la région, il aurait peut-être gagné à dépassionner son approche, à maintenir un tant soit peu une position de médiateur afin de ne pas s’aliéner toute une partie de la population, en majorité des chiites, qui, contrairement aux idées parfois reçues, ont toujours eu une relation spéciale, remontant à l’indépendance même du Liban, avec la France. La France a notamment été le pays qui a octroyé aux chiites le statut de confession à part entière. On peut supputer qu’en adoptant une stratégie peut être un peu moins « radicale », les effets de la politique française au Liban et chez ses voisins auraient pu gagner en efficacité.
Par ailleurs, avec l’assassinat de Rafic Hariri, la France a opéré un revirement stratégique complet vis-à-vis de la Syrie. Pour rappel, Jacques Chirac avait été le seul leader occidental à se rendre aux funérailles de Hafez el-Assad. Plus tard, Paris avait apporté une assistance technique remarquable à son fils Bachar dans une tentative de promouvoir les réformes en Syrie. Aujourd’hui, les relations sont plus distendues que jamais.
Sur le dossier israélo-palestinien, alors que Paris s’est toujours posé en acteur central pour une résolution du conflit et en alternative aux méthodes américaines, la France est aujourd’hui rentrée dans le rang, notamment en ce qui concerne le boycott du gouvernement palestinien démocratiquement élu et dirigé par le Hamas. Au niveau européen, l’Allemagne semble désormais mener le jeu en termes d’initiatives, notamment en multipliant l’envoi d’émissaires en Israël et dans les territoires palestiniens.
Sur le dossier irakien, le discours flamboyant de Dominique de Villepin à l’ONU fera certainement date dans les annales. Sur le terrain, les effets de la rébellion gauloise, aussi louable soit-elle, seront toutefois restés pour le moins flous. Avec le temps, et notamment après l’assassinat de Rafic Hariri, Paris s’est en outre clairement rapproché de Washington. Mais était-il seulement possible, comme le soulignait Éric Rouleau dans Le Monde diplomatique, « de poursuivre une ligne de conduite à laquelle s’opposent les milieux atlantistes en France, y compris au sein de son parti ? (Était-il réaliste) de s’opposer à une Amérique qui bénéficie de la complicité de la quasi-totalité des États arabes ? (Était-il de l’intérêt) de la France de se séparer de l’Union européenne, dont le tropisme proaméricain s’est accentué depuis l’adhésion des anciens pays communistes » ?
Sur le Maghreb, Jacques Chirac a été acclamé lors de sa visite à Alger en avril 2004. Mais la Chine et les États-Unis font un travail monumental d’approche avec l’ancienne colonie française. Fait significatif, Washington a notamment coiffé Paris sur le poteau avec la signature, prévue en juin, d’une convention de coopération dans le domaine du nucléaire. Par ailleurs, en avril 2006, le ministre algérien des Affaires étrangères, M. Bedjaoui, avait déclaré, lors d’une visite à Washington : « Les relations politiques, économiques, culturelles, sociales ou autres sont bonnes entre l’Algérie et la France, mais il reste quand même dans les esprits quelque chose qui ne permet pas d’aller plus loin. Cela ne signifie pas nécessairement que la France perd des atouts en Algérie, mais face aux États-Unis, la France n’a pas le même poids en Algérie. »
Bilan contrasté, donc, que celui de Jacques Chirac. Si une certaine image de la France dans le monde arabe est toujours d’actualité, la réalité sur le terrain est un peu plus ambiguë.
Émilie SUEUR
* Eric Aeschimann et Christophe Boltanski, Chirac d’Arabie. Les mirages d’une politique française. Grasset, 2006
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