Lorsque le provisoire perdure, il est clair, en politique comme en toute chose, que l’instabilité représentera tôt ou tard le symptôme de ce mal profond qui ronge et détruit inexorablement toute possibilité d’unité. Celle-ci étant assise sur une base fragile, impropre à une idée d’unité et donc de nationalité.
Quel sens, à part l’absurde, aurait une guerre civile, si elle se déclenchait, au Liban? À quoi cela rimerait-il et pour arriver à quoi?
Ce sont là des questions que devraient se poser tous ceux qui, de près ou de loin, se verraient volontiers embarqués dans une telle aventure irresponsable et suicidaire.
Quel sens aurait une telle guerre civile, si elle était déclenchée, pour ceux qui ont intérêt qu’un tel conflit se
déclenche?
– Israël pour faire accomplir le travail par Libanais interposés.
– La Syrie pour rendre son retour indispensable et continuer à ponctionner le Liban.
– L’Iran pour assurer le pouvoir à ses protégés et ainsi étendre son influence.
– Les USA pour faire appliquer la politique israélienne qui rejoint, à bien des égards, la sienne.
L’idée d’un affrontement intercommunautaire reste la base inavouée du maintien d’un tel système – initialement prévu pour être provisoire – afin de franchir un cap, vers la démocratie, disait-on.
Les Libanais n’ont pas eu (guerre civile de 1975 à 1990) et n’ont toujours pas (guerre en gestation) la capacité politico-économique d’en sortir, n’étant aidés pour le faire par aucune puissance étrangère.
Le drame est là, l’attente du salut de l’extérieur plombe le Liban dans ses contradictions, l’empêchant d’évoluer vers une quelconque émancipation.
Quels sont les moyens politiques et économiques dont il disposerait?
– Économiquement, il est, pour longtemps, plongé dans une dette extérieure de plus de 50 milliards de dollars appelée à s’amplifier avec le temps.
– Politiquement, nous cherchons depuis longtemps, mais en vain, une politique nationale digne de ce nom. On a laissé, pendant la guerre civile, les milices s’occuper de la gestion et de l’administration du quotidien, avec probablement de meilleurs résultats qu’aujourd’hui, où la légalité est censée s’en occuper.
La légalité ne fait plus le poids face à l’illégalité, même si elles sont toutes deux soutenues et financées de l’extérieur. Pourquoi, dans ces conditions, s’acharner à recouvrer liberté, légalité, intégrité territoriale et indépendance puisque ces valeurs sont malmenées par ceux-là mêmes qui prétendent les réclamer et même les défendre?
Le Liban ne misera jamais, à juste titre, sur une armée forte qui ne tiendrait de toute façon pas tête ni à la Syrie ni à Israël.
Comment faire respecter alors l’intégrité territoriale? De quelle indépendance donc parlons-nous et vis-à-vis de qui?
La liberté, voilà un bien vain mot, pourvoyeur de haine, de destruction et de massacre, qu’il est malheureusement légitime de justifier comme pour se donner bonne conscience vis-à-vis d’une opinion publique manifestement manipulable à souhait.
Pourquoi ce pays, tout d’un coup, attire-t-il l’attention du monde alors qu’il continue de vivre sans discontinuer depuis sa création dans un statu quo quasi permanent?
Le Liban est incapable d’assumer sa propre sécurité, que ce soit vis-à-vis de l’extérieur (l’invasion du Liban par les armées israélienne et syrienne) ou de l’intérieur (attentats sanglants et anonymes perpétrés depuis 2005, pour ne citer que ceux-là). Dans ces conditions, il ne sera pas capable d’assurer ni sa liberté ni son intégrité territoriale. C’est pourquoi la vraie question est de savoir qui sera notre tuteur de demain et pour combien de temps?
La liberté, nous ne l’avons toujours pas acquise. Non, elle ne le sera pas parce que nos tuteurs n’y ont pas intérêt. Il serait donc irresponsable de faire croire qu’une coexistence est toujours possible.
– L’agression israélienne de l’été dernier (2006) a eu pour effet de provoquer le déploiement d’une armada européenne tout juste bonne à faire de la figuration, mais a satisfait une opinion publique internationale choquée par ce qui venait de se passer, mais totalement inefficace.
– Après la destruction de l’infrastructure, les milliards de dollars ont afflué, aggravant un peu plus la dette extérieure du pays, un poids qui l’écrase un peu plus sans pouvoir relever aucun défi à part celui de la soumission encore et toujours.
L’on voit bien que le Liban n’arrive pas à survivre même «débarrassé» de ses vieux démons. Il reste comme anesthésié et sous perfusion, comme s’il était dans un service de soins palliatifs plutôt qu’en salle de réveil après une réanimation. Il y a grand besoin d’un autre discours, d’un autre projet, d’une autre entente que celle qui a achevé d’effacer ce Liban de nos souvenirs. Pour le chrétien, le sunnite ou le druze, le chiite n’est pas l’ennemi ; l’ennemi n’est plus au Liban, mais à l’extérieur. Quand cet étranger trouve matière à conflit au Liban, l’ennemi est alors aussi au Liban chez ceux qui pérennisent ce système conflictuel. Nos hommes politiques sont, et de loin, les responsables de cet état de fait et devraient en assumer l’entière responsabilité; seulement chez nous, les honnêtes hommes sont mis au banc des accusés, aidés en cela par nos tuteurs qui n’acceptent pas de modification dans l’establishment politique, tout branlant et néfaste qu’il est, mais d’une maniabilité manifeste puisque facile et bon marché.
J’accuse donc:
– Nos hommes politiques, en premier, de ne pas avoir de vision d’avenir autre que celle erronée, sectaire et communautariste en retombant dans les erreurs passées, ne se préparant qu’à faire la guerre et incapables de gérer les biens communs.
– Les Libanais de se laisser manipuler au point de faire et refaire la guerre.
– L’OLP et son chef, Yasser Arafat, d’avoir sciemment déstabilisé le Liban en le mettant à genoux dans les années noires de la guerre civile.
– Le régime d’Assad de monter les Libanais les uns contre les autres pour affaiblir tout le monde et garder le contrôle du pays.
– Le régime iranien d’œuvrer à déstabiliser en premier les pays faibles pour instaurer le radicalisme religieux comme réponse à une faillite flagrante de la démocratie à l’américaine.
– La politique israélienne ainsi que tous les Premiers ministres qui se sont succédé à Tel-Aviv depuis 25 ans de se venger des Libanais, étant incapables de régler leurs propres problèmes.
– La politique américaine, surtout depuis l’avènement de George W. Bush et son équipe, de mener une politique de «démocratisation» avec pour seul résultat la déstabilisation du Liban, de l’Irak et probablement de l’ensemble du Proche-Orient.
– La France d’avoir perdu sa place en appliquant une politique américaine contraire à ses principes.
– La communauté internationale d’endetter le Liban sans même jeter un regard sur l’utilisation et le détournement de cet argent.
– Le système dans lequel nous vivons, qui fait du Liban une terre de conflits (alors qu’il est une terre de paix) et qui n’est plus capable d’envisager l’avenir autrement qu’en prêchant méfiance, haine et guerre.
– L’ensemble des pays arabes, Israël, l’Europe, les USA et l’ensemble de la communauté internationale de ne rien faire pour la paix si ce n’est de faire semblant d’œuvrer pour elle.
– L’Administration américaine d’avoir été directement à l’origine de davantage de victimes tombées en raison de la politique des différents régimes arabes totalitaires réunis.
– J’accuse certains de prêcher la guerre, soi-disant sainte, et de tout faire pour attiser la haine.
– J’accuse l’homme qui asservit l’homme et qui court à sa perte.
«En Europe, le système identitaire basé sur la nation semble disparaître avec la construction européenne, mais aussi le déploiement de l’OTAN», écrit Georges Corm. Chez nous, nous continuons à nous battre pour sauver cette notion qui ne semble plus refléter l’aspiration du peuple ni faire l’unanimité. La question est de savoir s’il faut continuer à viser cet idéal qui semble être caduc. Cela est valable chez nous comme chez nos voisins, israéliens et arabes palestiniens, qui ont les plus grandes peines du monde à se partager une même terre.
Le problème consistera à calmer l’ardeur des despotes, encore en place ou à venir au Moyen-Orient, qui pourraient voir dans la disparition éventuelle de l’État-nation une porte ouverte, ou même une brèche, pour une vision supranationale et impériale qu’ils pourraient revendiquer, se basant pour cela sur l’histoire pour la justifier, comme par exemple les empires perse, ottoman, abbasside, omeyyade mamelouk, etc.
Dr Riad JREIGE
France
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