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Actualités - Reportage

Le bus maudit : retour d’un fantôme du passé

Il fut tristement célèbre, depuis ce fatal et macabre dimanche 13 avril 1975. Modeste bus de transport, il s’est transformé, en un instant, par un sanglant baptême de feu qui va embraser le Liban, en tombeau où 26 personnes seront massacrées, en quelques minutes. Devenant ainsi le premier champ de bataille d’une guerre qui va se déplacer, très vite, de région en région. Transformant le Liban lui-même et dans sa totalité en un immense champ de bataille fratricide. Sorti de l’ombre, après avoir fait son deuil durant de nombreuses années, après avoir pris du recul et constaté que l’histoire pouvait dangereusement se répéter, le bus est l’invité d’honneur de cette journée du 13 avril durant laquelle, trente-deux ans plus tard, il est nécessaire de sceller un pacte de non-violence. Comme une promesse qui lui est due. Qui est due à ses victimes et à toutes les victimes de nos guerres. Celle de ne jamais, plus jamais, reprendre les armes. « Le symbole était très important pour la paix civile au Liban , souligne Ibrahim Eid, qui fait partie des organisateurs de l’événement. Le livre de Zaven Kouyoumjian, Shot Twice, nous avait donné des indices, une photo, un nom, celui de Sami Hamdan, l’actuel propriétaire du bus. Pour le retrouver, il a fallu l’imagination et la patience d’un groupe de jeunes qui ont pu le localiser à Ghobeiré. Trois semaines d’âpres négociations plus tard, le bus, qui sera loué pour la journée, est enfin prêt pour son transport vers la ville. » Mardi matin, c’est à Choukine, un village proche de Nabatiyeh, que le bus attend patiemment l’instant du départ. En le revoyant ainsi, ravagé par le temps, abandonné à la rouille, cette mort lente, le sentiment de retrouver un ami perdu remonte immédiatement. Puis vient une espèce de colère, de rancune et la certitude de n’avoir rien oublié. Quelques traces de couleurs, gloire d’antan, un morceau de banc, un capot défiguré. Voilà ce qui reste de ce fameux bus. Mais cette carcasse, à la fois témoin et victime, transporte avec elle des histoires qui ont fait l’histoire honteuse de notre pays. « Si sa présence pouvait servir à remuer les consciences, je serais très heureux, » affirme hajj Sami. Des années d’immobilisme L’histoire du bus, car il avait une vie avant ce 13 avril, commence en 1958, date de sa fabrication par la fameuse marque Dodge. Il officiait sur la ligne Sabra-Azariyé-Beyrouth, conduit par son propriétaire, Abou Rida. Sami a sa propre version apolitique de la journée fatale, comme chacun des journaux de l’époque qui donnera la sienne… « Il y avait un meeting qui se tenait à la Cité sportive en commémoration des victimes palestiniennes de Kyriat Schmona. Au retour, le chauffeur embarque une vingtaine de personnes, direction Tall el-Zaatar. C’est au niveau de la rue Pierre Gemayel que le massacre a eu lieu. Abou Rida sera le seul survivant, les cadavres tombés sur lui l’ont protégé. » Remis de ses blessures, il répare le bus et il le gare dans une rue de la capitale divisée. Un obus explose à proximité et le détériore complètement. « J’ai récupéré le bus de Abou Rida, raconte Hajj Sami, parce que je voulais garder une trace de cette guerre. Je ne l’ai plus réparé depuis… Lorsque j’ai voulu le faire, le mécanicien qui s’en occupait est mort accidentellement à la tâche. Puis un diseur de bonne aventure m’a conseillé de ne plus rien en faire. Un jour, m’a-t-il assuré, l’histoire le réhabilitera. » Stationné dans un terrain vague entre Chatila et Ghobeiré, les vitres et les bancs pillés, il sera déplacé vers l’aéroport, pour quelques années, puis le Sud, à Marj Harouf, où il restera durant plus de dix ans. Le destin de hajj Sami, lui, n’a pas été plus rose. Il a connu de nombreux problèmes personnels et professionnels, des revers de fortune qui l’obligent aujourd’hui à accepter l’idée de vendre son précieux trésor de guerre. « Avant, même pour un million de dollars, je ne l’aurais jamais cédé. Aujourd’hui, je n’ai plus de maison. 100 000 dollars me suffisent… » La mémoire a-t-elle un prix ? Si oui, sans doute les responsables devraient le payer pour récupérer et exposer ce bus dans un lieu public. Tel un remueur de conscience, un fantôme du passé. Carla HENOUD
Il fut tristement célèbre, depuis ce fatal et macabre dimanche 13 avril 1975. Modeste bus de transport, il s’est transformé, en un instant, par un sanglant baptême de feu qui va embraser le Liban, en tombeau où 26 personnes seront massacrées, en quelques minutes. Devenant ainsi le premier champ de bataille d’une guerre qui va se déplacer, très vite, de région en région. Transformant le Liban lui-même et dans sa totalité en un immense champ de bataille fratricide. Sorti de l’ombre, après avoir fait son deuil durant de nombreuses années, après avoir pris du recul et constaté que l’histoire pouvait dangereusement se répéter, le bus est l’invité d’honneur de cette journée du 13 avril durant laquelle, trente-deux ans plus tard, il est nécessaire de sceller un pacte de non-violence. Comme une promesse qui lui...