Dernière ligne droite pour les élections présidentielles françaises. Beaucoup de suspense, mais peu de passion. Pourtant, on aurait pu espérer que l’injection de sang neuf, par opposition à un troisième duel Chirac-Jospin que la presse prenait un malin plaisir à prédire il n’y pas si longtemps, réveille un peu les esprits endoloris par la monotonie (voire la contingence) d’une démocratie qui, depuis un certain temps en France, avait pris l’habitude de se jouer à répétition avec les mêmes acteurs fanés.
Un duel Sarkozy-Ségolène (et il faut ne voir aucune malice dans l’utilisation du nom de famille pour l’un et du prénom pour l’autre, ce n’est qu’un reflet qui se veut fidèle de l’appellation quasi idiomatique qui désigne l’un et l’autre dans l’esprit des gens), ça promettait d’être drôle, jeune, dynamique. Plein de rebondissements.
La campagne avait même plutôt bien débuté. La droite surprenait tout le monde en évitant son sempiternel combat des chefs qui n’aura pas eu lieu. Depuis 1974 en effet, la droite se distingue par des luttes fratricides au premier tour, qui amoindrissent ses chances de victoire, quand elles ne les annulent pas. Giscard-Chaban, Chirac-Giscard, ou Balladur-Chirac, la longue série de trahisons semblait avoir enfin trouvé son terme. Du Villepin amer à la MAM subversive et menaçante, la chiraquie aura tout essayé pour contrer Nicolas Sarkozy, avant de finir par accepter sa défaite – quel paradoxe, pour des gens d’un même parti – et de le soutenir du bout des lèvres. Au fond, le résultat était logique, rationnel même : le plus en vue, le plus méritant des candidats, parvenait à être le candidat unique de la droite. On allait enfin pouvoir passer aux choses sérieuses. La rupture avec la fausse droite de Chirac (en réalité un président de centre-gauche) était annoncée. « Sarko » était celui qui ne mâchait pas ses mots, un volontariste qui n’avait pas peur de chambouler l’ordre établi et d’engager les réformes tant attendues.
Côté gauche, après la valse-hésitation du « simple militant » Jospin, un combat démocratique avait fini par s’établir, au résultat duquel Ségolène Royal écrasait très esthétiquement les mammouths et autres « éléphants ». Pour la première fois, et il convenait de le saluer, une femme était portée aux nues par les socialistes, avec de sérieuses chances de l’emporter. Cerise sur le gâteau, la candidate instaurait les « débats citoyens », vaste processus de consultation des français dont l’ambition éminemment louable était d’associer ces derniers au programme présidentiel et d’adopter une vision de la France conforme à leurs aspirations.
Cependant, à deux semaines du premier tour, force est d’avouer que la campagne 2007 n’est pas en reste du profond sentiment d’ennui qui avait « présidé » aux campagnes précédentes. La seule idée directrice, l’unique vecteur commun, est une impression générale de tassement, qui frappe ce tournant majeur de la vie politique française sur tous les plans.
Tassement pour ce qui a trait aux grands sujets par exemple. Ainsi, la question de l’insécurité, qu’on lie, à juste titre ou non, à celle de l’immigration. Là encore, on a débuté la campagne par un message très fort : les 20 % de français qui avaient voté Le Pen au second tour en 2002 (et cela malgré les directives et invectives des bien-pensants, malgré la pression des médias, malgré la politique de la chaise vide des politiciens français qui n’avaient opéré à l’époque aucune once d’autocritique) n’étaient pas plus « fascistes » qu’« antisémites » ou « collabos ». Il s’agissait juste de Français qui essayaient de se faire entendre, de faire entendre leur lecture de la dérive de la France. Or ce message de 2002 a été compris, intégré, notamment par Nicolas Sarkozy, qui a décidé d’apporter à son programme la dose nécessaire de fermeté en matière de sécurité comme d’immigration, sans pour autant céder à la tentation du dénigrement systématique ou de la xénophobie. Cela reste vrai, mais n’est pas suffisant. On ne rebâtit pas la France uniquement sur cela. Car sur d’autres questions, comme la manière dont est appréhendée la choquante inégalité des revenus, le scandale des 35 heures (un luxe que la France ne pouvait se permettre), la castration de la libre entreprise, le poids insupportable des impôts et des charges, la droite est – étonnamment – moins convaincante. Et ne semble pas présenter de quoi contrecarrer la véritable fuite de capitaux et de cerveaux dont la France pâtit si cruellement. Parallèlement, sur la Sécurité sociale, les retraites, le chômage, la baisse du niveau de vie, ou l’absence d’un nombre suffisant de logements sociaux, la gauche marque des points, en montrant que ces problèmes ne semblent aucunement en passe d’être résolus par une droite qui est – de surcroît – aux affaires depuis 5 ans, sans partage ni cohabitation, faut-il le rappeler. La gauche elle-même n’a pas de vraie réponse à ces questions (qui sont essentiellement des problèmes de financement) autre que celle d’augmenter impôts et prélèvements, sans qu’une augmentation corrélative des richesses ne soit prédite, ni même prévisible, ni autre que cette tactique devenue stratégie qui consiste à bloquer, avec la complicité désolante de ce cinquième pouvoir que constituent en France les insupportables syndicats, toute réforme, toute velléité de réforme d’un système pourtant en faillite déclarée. Des grèves « préventives » de grande échelle sont déjà, en ce moment même, planifiées « pour le cas où » la droite passerait. Réducteur, stérile, tassé, le débat gauche-droite sur ces questions qui, loin d’être existentielles, touchent cependant l’existence des gens dans son sens le plus premier.
Dans le même temps, les thèmes plus romantiques, plus « glamour », comme celui de la politique européenne de la France sont passés au second plan. Sarkozy comme Ségolène, tout en se réclamant « profondément européens », ne nous expliquent pas comment ils entendent traiter le malaise d’une France qui a bloqué sans appel, au nom de tous les autres pays de l’Union, la Constitution européenne. La politique internationale reste aussi la grande inconnue : en sus de son admiration pour la Chine et sa volonté de souveraineté pour le Québec, Ségolène Royal ne sait pas très bien ce que la France possède comme armement, pas plus qu’elle ne maîtrise les nuances de la politique nucléaire de son pays. Pareillement, Nicolas Sarkozy balance entre un proaméricanisme primaire qui fait référence au fuyant (et néanmoins douloureux) concept de « lutte mondiale contre le terrorisme » et un gaullisme volontaire qui voudrait redonner à la France son rôle de guide vers lequel une partie du monde pourrait se tourner, comme au terme d’une alternative.
Tout cela cache difficilement la profonde maladresse qui existe chez une classe politique française dont la seule préoccupation est de ne pas décevoir les attentes de citoyens dont elle se sait pertinemment déconnectée. Sans compter, en filigrane, le vrai problème qui sous-tend tout ce flottement : celui du recul flagrant de la France dans le monde. Ce thème est étonnamment absent de la campagne pour cause de politique de l’autruche (les candidats parlent encore en effet de la France comme « la 5e puissance mondiale », sans trop nous expliquer d’où vient ce classement ou sur quoi il se fonde). L’attitude attentiste et « gestionnaire » des candidats en est pourtant la preuve en négatif.
Tassement des discours donc, inévitablement, et s’il faut probablement se féliciter que les attaques personnelles restent limitées ou subtiles en cette campagne 2007, il faut avouer que les échanges entre les candidats sont ennuyants à mourir. Les candidats jouent tout simplement à qui craquera le premier, le nerf de la guerre étant de se faire la guerre des nerfs, de feindre le calme, de privilégier la patience immobiliste, de gérer, gérer, en attendant que ça passe. Pour autant, il existe comme un consensus sur ce sujet-là, et personne ne se risque à briser la monotonie des monologues. Bien au contraire, les candidats se contentent de la recherche d’idées simples, « coup de force », « coup de poing » même. De la « com » (munication), du synthétique ; quelque chose qui accroche, à défaut d’être profond. Un peu gendarme, terre à terre, bien loin de De Gaulle, chez l’un ; l’appel à la personne de l’électeur (« demain ne se fera pas sans toi ») et la mise en avant de concepts flous du genre « ordre juste » chez l’autre. Sans compter le regain de patriotisme tardif chez tout le monde, d’une basicité désolante : l’identité nationale. Le Pen devrait faire valoir des droits d’auteur, la Marseillaise et les drapeaux bleu, blanc, rouge se sont ainsi trouvés soudainement réhabilités. Il est loin le temps de mai 1968 où la patrie était assignée à résidence, forcée à l’hibernation, malade d’une autodévalorisation dont la France et les Français ne savaient plus se guérir. De « pas cool d’être patriote » à « fier d’être français » (Le Pen s’invite encore dans le débat), la route est longue. Et pourtant, la droite comme la gauche en sont revenus et voici la nation à nouveau au premier plan, au moins pour le décorum et l’effet de manches. Que veut le peuple, en effet…
Il ne faut pas croire que le tassement du débat soit uniquement le reflet de la désuétude de la séparation droite-gauche. Les réponses de Normand d’un Bayrou qui se prétend (fort opportunément) ni d’un bord ni de l’autre ne semblent pas en effet suffire pour convaincre les Français de faire table rase de l’historique clivage. Le tassement des idées est tout simplement à la mesure du tassement des personnages. Un Giscard n’était peut-être pas un grand homme comparé à de Gaulle ; Mitterrand avait pourtant fait regretter Giscard à bien des Français ; et Chirac paraissait pour beaucoup bien dérisoire comparé à un Mitterrand. Avec la nouvelle génération de politiciens-dépanneurs qui jurent vouloir mettre les mains dans le cambouis sans s’embarrasser de grands discours ni de grandiloquence (fautes de français à l’appui), c’est ironiquement Jacques Chirac qui, à défaut d’avoir marqué son temps, risque d’entretenir les fantasmes des français nostalgiques de statures pour leur première magistrature.
Tassement des programmes, tassement de la vision, tassement des ambitions. Comme un renoncement, une résignation que les amoureux de la France accueillent avec beaucoup de tristesse et d’amertume.
Tassement des candidats aussi, dont le nombre est passé à 12 en 2007, contre 16 en 2002. Nous n’aurons pas droit cette année à Nicolas Hulot (ç’aurait pu être pittoresque), ni à Jacques Cheminade, encore moins à Nicolas Miguet. À part l’éclatement spectaculaire de l’extrême gauche qui n’affiche pas moins de six candidats (l’increvable Arlette Laguiller, la revenante Marie-George Buffet, le touchant Olivier Besancenot, le caricatural José Bové, l’obscur Gérard Schivardi, auxquels il faut ajouter Dominique Voynet, survivante de la défunte « gauche plurielle »), les autres candidats sont assez prévisibles, voire classiques dans leur genre : Philippe de Villiers, candidat « des familles » et Frédéric Nihous, chasseur devant l’Éternel. Tous sont appelés à péricliter, les votes devant en définitive confirmer les sondages. Un seul sort du lot, et on a appris à ne plus le sous-estimer : c’est Jean-Marie Le Pen, un dinosaure qu’on ne présente plus. Il semble cependant que son vrai défi soit uniquement cette fois-ci de tenter de ravir la troisième place à François Bayrou, ce qui n’est pas inenvisageable connaissant les ressources cachées de ce vieux routier de la politique, chaque jour davantage surprenant. Le Pen, lui, se bat pour la gloire, pour le « fun » ; gouverner, il a depuis longtemps compris que cela ne lui arriverait jamais.
Tassement chez les électeurs en conséquence, à l’image d’un regroupement. Car en effet, à gauche, les amers précédents du 21 avril 2002 et de la faible mobilisation de l’électorat socialiste (qui avait été désignée du doigt comme le facteur déterminant de l’absence de Lionel Jospin au second tour) portent à penser que les électeurs iront cette fois-ci massivement aux urnes pour voter en bloc pour Ségolène Royal. Parallèlement, à droite, le discours « dur » de Nicolas Sarkozy va sans nul doute lui permettre de récupérer certaines brebis égarées qui, sans être d’extrême droite au sens strict, avaient voté Le Pen en 2002, afin de marquer leur différence ; ces électeurs ont toutes les chances de voter Sarkozy au premier tour, histoire de voter utile, c’est-à-dire pour un candidat qui aurait vraiment une chance de gouverner s’il reste dans la course.
Tassement dans les sondages, qui semblent pour le coup plus représentatifs de ce que risque d’être le vote des Français : Nicolas Sarkozy semble difficilement détrônable à la tête du premier tour, et l’écart conséquent entre les intentions de vote pour François Bayrou et celles pour Ségolène Royal en faveur de cette dernière poussent à légitimement se dire que, sauf surprise majeure ou coup de théâtre, le second tour sera un match Ségo contre Sarko.
Tassement des issues, enfin, car au fond, bon an mal an, il faudra quand même choisir. Entre l’humanisme sincère mais mal défini de Ségolène Royal, qui veut absolument associer les Français à la campagne, puis – qui sait – au gouvernement. Et le « coup de pied dans la fourmilière », dont la France semble avoir grand besoin, et que Nicolas Sarkozy, qu’on se surprend à avoir envie de croire, semble déterminé à donner.
Élias R. CHEDID
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