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Actualités - Opinion

COMMENTAIRE Les missiles, le pétrole et une Europe à nouveau divisée Par Joschka FISCHER*

Alors que l’Europe peine à se remettre du rejet par la France et les Pays-Bas du projet de Constitution, un nouvel événement menace de mettre à mal la cohésion européenne. Les États-Unis ont annoncé leur intention de mettre en place un bouclier antimissile, censé protéger l’Amérique du Nord et une partie de l’Europe contre des missiles lancés depuis le Moyen-Orient. Ce bouclier serait établi en Pologne, avec un système radar en République tchèque. La Russie conteste vigoureusement le projet américain. Lors de la 43e conférence de Munich sur la sécurité le mois dernier, le président russe Vladimir Poutine s’est élevé avec véhémence contre le projet. Les représentants américains étaient perplexes ; les Européens étaient choqués. Les États-Unis ont récemment annoncé qu’ils avaient conclu un accord avec la Pologne et la République tchèque sur les modalités concrètes de l’installation du système de défense antimissile. À nouveau, l’Europe est en état de choc : il semblerait que les deux superpuissances de la guerre froide ne prennent pas Bruxelles au sérieux. Sommes-nous menacés par une nouvelle course aux armements entre la Russie et les États-Unis, et l’Europe sera-t-elle à nouveau le théâtre de leur rivalité ? Assistons-nous à l’émergence d’une nouvelle guerre froide ? Il n’y a pourtant aucune raison de paniquer à propos du projet de bouclier antimissile américain. Ni le climat politique ni les vieux antagonismes ou les démonstrations de force actuelles entre la Russie et les États-Unis ne justifient le pessimisme ambiant. Il ne fait aucun doute que la Russie s’est trouvée renforcée par la hausse du prix des combustibles fossiles et qu’elle réclame sa place d’acteur à part entière sur la scène mondiale. La politique de Poutine est populaire en Russie, ce qui bien sûr ne la rend pas juste pour autant. Mais en critiquant Poutine, l’Occident doit garder à l’esprit le soutien populaire dont il bénéficie. Le retour de la Russie sur le devant de la scène signifie que des rivalités, tant anciennes que nouvelles, ne manqueront pas de se développer, voire de gagner en intensité à l’avenir. Mais nous sommes à des années-lumière d’une nouvelle guerre froide. Il n’y a plus aujourd’hui d’hostilité idéologique entre la Russie et l’Occident. Des différends ? Oui. Mais une hostilité ? Non. Onze missiles de défense américains basés en Pologne ne menacent pas la sécurité de la Russie. Et ils ne signifient pas non plus une nouvelle course aux armements. D’un autre côté, le moment choisi par les États-Unis pour prendre cette décision est malaisée à comprendre. Une question de calendrier ? De priorités ? La politique américaine semble déraisonnable. La menace iranienne, que les missiles sont censés écarter, est encore floue et pourrait être évitée par des voies diplomatiques. En fait, l’Occident a besoin de la coopération de la Russie sur pratiquement tous les dossiers internationaux actuels, que ce soit la Corée du Nord, l’Iran, l’Irak, le Moyen-Orient, le Caucase du Sud, le Kosovo, le Darfour, le changement climatique, la sécurité énergétique ou la non-prolifération nucléaire. Depuis quelque temps, la politique américaine envers la Russie manque particulièrement de constance. Apparemment, les États-Unis n’arrivent pas à décider s’ils doivent traiter la Russie comme une puissance rivale ou comme un partenaire difficile. Il serait dans leur intérêt, compte tenu de leurs priorités de politique étrangère que sont l’Irak, l’Iran et le Moyen-Orient, de choisir l’option du partenariat. La politique de l’Europe envers la Russie est encore pire : elle ressemble de plus en plus à un élevage de poulets dans lequel un renard se serait introduit. Et maintenant que les États-Unis ont annoncé avoir conclu un accord bilatéral sur la mise en place du bouclier antimissile avec la Pologne et la République tchèque, un aigle plane au-dessus. La confusion et la panique gagnent l’Europe. Le plus inquiétant n’est pas le projet américain ou la rhétorique virulente de Poutine, mais la faiblesse croissante de l’Europe révélée par cet épisode. Depuis une décennie, l’Union européenne œuvre à une politique étrangère et de sécurité commune. L’on est donc en droit de se demander pourquoi une question aussi importante que la mise en place d’un bouclier antimissile américain en Europe n’est pas discutée au niveau de l’UE, et pourquoi aucune tentative n’est faite pour trouver une position européenne commune ? Un bouclier antimissile en Europe n’est pas une question bilatérale, mais européenne. Quelle que soit l’importance de l’OTAN, ce serait un terrible aveu de l’impuissance et de l’insignifiance de l’Union européenne si elle ne se décidait pas à prendre position sur cette question cruciale pour l’avenir de l’Europe. La faiblesse de l’Europe devient plus apparente encore lorsqu’on apprend qu’il n’est même pas sûr que le bouclier antimissile américain soit opérationnel un jour. Ce projet douteux ne vaut pas une division sérieuse de l’Europe. Mais l’approche bilatérale risque précisément de diviser l’Europe, suivant les mêmes clivages qu’avait provoqués la guerre en Irak. De son côté, la Russie joue à « diviser pour régner », en exploitant la dépendance de l’Europe à l’approvisionnement en pétrole et en gaz naturel russes. Et comme la politique de l’UE envers la Russie est entravée par l’intransigeance du gouvernement polonais, la Fédération russe continue allègrement à signer des accords bilatéraux avec des États membres, tout récemment avec la Grèce et la Bulgarie. La seule réponse efficace que les Européens peuvent donner au Kremlin est d’adopter une politique énergétique commune qui empêche toute division future de l’Europe. Cela ne sera pas une tâche facile, mais l’UE a surmonté bien d’autres difficultés par le passé. L’Union européenne doit élaborer une position commune sur tous les aspects fondamentaux et stratégiques de sa politique étrangère, faute de quoi elle sera à la merci des intérêts d’autrui. Aucun pays européen – ni même les Trois Grands (la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni) – ne peut plus aujourd’hui faire valoir indépendamment ses intérêts vitaux en politique étrangère, en dehors du cadre commun européen. Si bien qu’à tout affaiblissement de la politique étrangère de l’UE correspond un affaiblissement des intérêts individuels des États membres. Tout le monde convient de l’importance d’une « Europe des valeurs communes ». Ce qui est aujourd’hui nécessaire est une « Europe d’intérêts communs ». Objectivement, c’est déjà une réalité. Subjectivement, il reste une question en suspens : combien de temps faudra-t-il pour les gouvernements européens prennent enfin cette Europe-là en compte ? * Joschka Fischer a été ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005. Chef de file du parti des Verts pendant presque 20 ans, il enseigne actuellement à la Woodrow Wilson School de l’Université de Princeton. © Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2007. Traduit de l’anglais par Julia Gallin.
Alors que l’Europe peine à se remettre du rejet par la France et les Pays-Bas du projet de Constitution, un nouvel événement menace de mettre à mal la cohésion européenne. Les États-Unis ont annoncé leur intention de mettre en place un bouclier antimissile, censé protéger l’Amérique du Nord et une partie de l’Europe contre des missiles lancés depuis le Moyen-Orient. Ce bouclier serait établi en Pologne, avec un système radar en République tchèque.
La Russie conteste vigoureusement le projet américain. Lors de la 43e conférence de Munich sur la sécurité le mois dernier, le président russe Vladimir Poutine s’est élevé avec véhémence contre le projet. Les représentants américains étaient perplexes ; les Européens étaient choqués.
Les États-Unis ont récemment annoncé qu’ils avaient conclu un...