Deux délégations qui font le même cheminement et les mêmes entretiens, mais qui se boudent superbement, au point de ne même pas respecter l’une vis-à-vis de l’autre les usages les plus élémentaires de la courtoisie. Une détermination farouche d’un président – toujours aussi illégitime, mais qui a obtenu son sursis grâce au réveil des négations et des négativismes et à cette plongée démentielle et frénétique des uns et des autres dans cette interminable confrontation – à se lancer à corps perdu dans une bataille d’une bien piètre importance, à dépenser toute son énergie pour faire disparaître le mot « gouvernement » d’une déclaration de solidarité avec son pays. Comme s’il ne pouvait plus exister que grâce à la négation, aux négations, aussi bien celles qui s’affrontent dans le pays que celle qui lui permettra de « rayer » virtuellement le vocable gouvernement d’un texte. Il est parfois des « victoires » bien peu glorieuses. D’autant que, tout le monde l’a dit de toutes les manières hier, ladite « victoire » que constitue l’amendement du document sur le Liban n’a en fin de compte aucune portée politique.
Alors, ce sommet de Ryad... Encore une occasion manquée pour le Liban, sacrifié au profit des querelles de pure forme et de joutes autour de la terminologie à adopter, d’autant que le dossier libanais a finalement été relégué au second plan de la réunion ? À première vue, c’est ainsi qu’il serait possible d’analyser la situation, laquelle ne paraît guère réjouissante au demeurant : au lieu de laver son linge sale chez lui, on pourrait en effet déduire des événements d’hier que le Liban dédoublé a été afficher sa schizophrénie devant les autres, au mieux comme l’un de ces couples hystériques qui règlent leurs scènes de ménage en public dans les films de John Cassavetes ou de Woody Allen (mais sans la touche de génie, bien entendu).
Sauf que passé le cap des débats de lexicologie et des usages de courtoisie, ce sommet de Ryad a peut-être abordé le fond de la crise libanaise actuelle, sans que cela ne soit nécessairement flagrant. Si le sommet n’a jusqu’à présent pas traité le problème dans sa dimension interlibanaise, en s’enlisant dans le véritable bourbier des revendications de l’opposition et des objections du camp loyaliste, il a toutefois saisi hier la dimension géopolitique de la crise du pays du Cèdre, à savoir la dimension irano-arabe du conflit.
C’est ainsi que le député Samir Frangié remarque que la crise libanaise a été abordée en tant « qu’appendice de la situation iranienne ». Et, dans ce cadre, l’Arabie saoudite a une fois de plus exprimé son soutien au Liban dans le cadre d’une stratégie d’endiguement de la poussée iranienne.
Cela n’est pas sans rappeler le conflit saoudo-iranien qui a émergé durant la guerre de juillet, lorsque le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait revendiqué la nouvelle arabité (chiite) nationaliste et combative, surtout dans le cadre de la lutte contre Israël, face à l’affadissement, à l’amollissement des régimes arabes traditionnels (sunnites), « trop concupiscents » et « trop compromis » dans leurs relations avec les États-Unis et l’État hébreu. Ce schème de pensée particulièrement simpliste et sciemment sournois reproduit d’ailleurs la prédication qui permet aujourd’hui à un homme qui n’a absolument rien à voir avec la cause arabe et ses problèmes, Mahmoud Ahmadinejad, de s’improviser (bien mal) nouveau champion de l’arabisme et de la cause palestinienne.
M. Frangié évoque, pour étayer son interprétation, les termes très peu bienveillants du roi Abdallah au sujet des manifestants du centre-ville, lorsqu’il a indiqué, dans son discours d’introduction au sommet, que « les rues se sont transformées en hôtels » ; puis lorsqu’il a déploré l’accroissement de l’influence iranienne dans la région, en raison de la politique américaine, tout en soulignant qu’aucun pays étranger ne pourra mettre la main sur un pays arabe. Si cela vaut pour les États-Unis, cela vaut aussi, également, pour l’Iran. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si un sondage réalisé hier par l’institut Zogby International, à l’occasion du quatrième anniversaire de l’intervention américaine en Irak, indique que le monde arabe est certes extrêmement critique du rôle des États-Unis en Irak, mais aussi, dans certains pays, tout aussi critique du rôle de l’Iran...
Le député de Zghorta évoque ensuite, au nombre de ses arguments, le soutien manifeste accordé à Fouad Siniora, malgré la présence d’Émile Lahoud, et, surtout, cette stratégie saoudienne qui a consisté hier à reprendre en main la carte palestinienne, qui sert de fonds de commerce principal à l’Iran dans l’ensemble de la région, Liban compris. Cela se traduirait, sur la scène libanaise, par une reprise en charge de la 1701 : le Hezbollah n’a pas seulement perdu le territoire du Sud qui lui permettait de mener les actions justifiant le maintien de son arsenal ; maintenant, c’est aussi la question palestinienne, le cadre général qui alimente le conflit, qui lui aurait été confisqué.
En d’autres termes, par-delà les considérations de forme, ce qui se produit à Ryad serait, avec plein de nuances et une subtilité toute particulière, rien moins qu’une contre-offensive face à l’Iran.
Il reste que, quelles que soient les analyses, les Libanais, qui n’en peuvent plus de la stagnation à laquelle ils sont voués depuis un an, aimeraient bien qu’on leur montre le bout du tunnel. De Ryad ou d’ailleurs, qu’importe. L’essentiel, c’est de rentrer à nouveau dans la lumière, de retourner à la vie.
Michel HAJJI GEORGIOU
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