RYAD, de Scarlett HADDAD
«Vous êtes libanais ? Vous faites partie de quelle délégation ? » C’est par cette phrase qui résume à elle seule la triste situation dans laquelle se débat le pays que les Libanais sont accueillis à l’hôtel Marriott de Ryad, qui abrite la plupart des délégations participant au sommet arabe qui s’ouvre aujourd’hui.
D’ailleurs, dans le hall de l’hôtel qui grouille de « abayas », blanches pour les hommes et noires pour les femmes, un écran géant invite les clients à répondre par SMS à la question suivante : selon vous, quel problème sera résolu par le sommet de Ryad ? Il faut choisir entre le dossier libanais, la question du Darfour, la situation en Irak ou le nucléaire iranien. Le dossier libanais vient en tête des réponses pour l’instant. Mais à mesure que les heures passent, l’espoir d’un règlement de la crise libanaise se réduit de plus en plus.
Les journalistes égyptiens, qui sont d’ailleurs toujours bien informés, lancent en guise de boutade : « Vous verrez, les dirigeants arabes parviendront à un accord sur tous les points, sauf sur le Liban. »
De fait, l’atmosphère générale entre les deux délégations présentes au sommet est loin d’être au compromis. La délégation présidée par le chef de l’État est convaincue que celle présidée par le Premier ministre souhaite provoquer un esclandre d’autant que, toujours selon la « délégation lahoudienne », celle de Siniora croit avoir le vent en poupe.
Du côté de la délégation « siniorienne », on met en évidence le fait que le roi Abdallah n’est pas venu accueillir le président Émile Lahoud à l’aéroport, comme il l’a fait avec d’autres chefs d’État. Et les membres de cette délégation y voient le signe que le royaume n’a pas apprécié le refus du président Lahoud de prendre M. Siniora dans sa délégation malgré ce souhait émis par les dirigeants saoudiens.
Les sources proches du chef de l’État déclarent de leur côté que l’absence du roi Abdallah à l’accueil était prévisible, à partir du moment où l’heure de l’arrivée de la « délégation officielle » a été retardée de 13h à 16h 30. À ce moment-là, le roi est trop fatigué pour rester à l’aéroport. Mais cela ne l’empêchera pas de rencontrer le président Lahoud, affirment ces mêmes sources.
La délégation « lahoudienne » minimise en tout cas l’importance de l’accueil officiel et refuse de voir dans le fait que le même émir ait accueilli le chef de l’État et le Premier ministre, à quelques heures d’intervalle, un indice quelconque concernant le déroulement du sommet.
Les sources proches du président Lahoud affirment d’ailleurs que le dossier libanais sera évoqué en force au cours de la séance à huis clos qui doit suivre la séance d’ouverture prévue aujourd’hui à 12h 30. Au cours de la séance à huis clos, le chef de l’État compte exposer son point de vue, documents à l’appui, au sujet du plan en sept points présenté par le Premier ministre à la conférence de Rome le 29 août 2006, et au sujet aussi de la Résistance et de la crise ministérielle actuelle. Tout comme il doit aussi aborder le projet de résolution sur le Liban, qui doit être adopté à la séance de clôture. Selon des sources proches de cette délégation, l’expression « gouvernement libanais » figure cinq fois dans ce projet. Or les ministres arabes auraient déjà accepté de remplacer trois fois cette expression par « l’État libanais ». Mais le président Lahoud refuse encore ce compromis, arguant du fait que le gouvernement actuel est illégal et en tout cas non représentatif d’une bonne partie des Libanais. Et lorsque les interlocuteurs arabes ont fait savoir que le président syrien ne serait pas opposé à un tel compromis, la réponse est venue très claire ! « Cela ne change rien pour moi. Et, de toute façon, les résolutions au sein de la Ligue arabe doivent être prises à l’unanimité », a soutenu le général Lahoud.
À quelques heures de l’ouverture du sommet, c’est en tout cas à qui verra le plus grand nombre de responsables arabes pour conforter sa situation. Dès son arrivée, le Premier ministre a eu un entretien avec le président égyptien Hosni Moubarak. Alors que le chef de l’État, lui, s’entretenait avec le président syrien Bachar el-Assad.
Ensuite, MM. Lahoud et Siniora ont rencontré à tour de rôle le président palestinien Mahmoud Abbas et son Premier ministre Ismaïl Haniyeh. Lahoud a aussi vu le président soudanais Omar Hassan Bachir, alors que Siniora a vu Amr Moussa. L’émir du Koweït est prévu sur l’agenda des deux hommes et il y aura probablement d’autres rencontres au cours de la longue journée d’aujourd’hui, en marge des séances du sommet.
Plus encore qu’au sommet de Khartoum, l’an dernier, le Liban affiche à Ryad ses divisions profondes. Il ne s’agit plus de divergences secondaires ou de questions de forme – même si, dans le monde arabe, celles-ci restent importantes –, mais c’est du visage et de la vocation du Liban qu’il s’agit.
À moins d’un miracle, il y a peu de chances que le sommet de Ryad permette de trouver un terrain d’entente entre les deux parties. Et dans la ville désertée par ses habitants qui bénéficient de deux jours de congé à cause du sommet, la crise libanaise ne fait même plus rire. Elle semble aussi stérile que l’aride désert qui entoure Ryad.
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