Formidable, la politique. Inénarrables, les relations internationales. Salutaire, la diplomatie. Éclairés, les médias qui entreprennent d’expliquer au commun des mortels que si tout n’est pas rose ces temps-ci, tout n’est pas gris pour autant. Qu’ils sont beaux en effet, les deals que produit le dialogue responsable entre les nations ! Qu’il est admirable d’éviter la guerre. Qu’il est louable de conclure des accords de paix.
Le deal conclu, les versions officielles peuvent être (é)dictées : et les anciens despotes deviennent tout d’un coup scrupuleusement recommandables. Les médias s’efforcent alors d’effacer de nos esprits toute trace des informations dont ils nous avaient eux-mêmes bourré le crâne, à peine quelques semaines auparavant. Éduquer les masses, les rééduquer. À volonté.
Ainsi va-t-il du « deal » conclu entre les États-Unis (entre autres, mais bon) et la Corée du Nord le 13 février dernier, dont les médias, passé l’intense effort pédagogique lié à l’annonce du compromis, ne parlent déjà plus. Car l’entrée de ce pays dans le cercle privilégié (et ô combien vaste) des États qui se rangent à la volonté des États-Unis est une telle bonne nouvelle qu’il faudrait peut-être arrêter de parler de la Corée du Nord un temps, le temps que le quidam de base oublie, ce qui se fera inévitablement, trop occupé qu’il est à gagner sa croûte et à se frayer un chemin dans ce monde mondialisé si difficile d’accès, où règnent en maîtres capitalisme sauvage et systèmes d’information oppressants. Un deal simple, à la base, pourtant : désarmement contre pétrole, assistance économique et aide humanitaire. Du genre pétrole contre nourriture, pour n’évoquer que ce précédent grandiose. Un deal rédempteur, surtout. Totalement rédempteur. Qui substitue au pardon avisé son pendant sournois, l’oubli. Oubliés, les menaces et les essais nucléaires. Oubliées, les violations des droits de l’homme. Oublié, le soutien aux États brigands et malfrats en tout genre. La Corée du Nord sort de l’Axe du mal, en toute discrétion, sans tambour ni trompette, l’espace d’un deal.
Tout cela était pourtant prévisible : contrairement à un Saddam Hussein qui n’a jamais constitué une réelle menace du point de vue militaire (encore une mascarade aux conséquences funestes qu’on voudrait nous faire oublier, celle des prétendues armes de destruction massive de l’Irak), la Corée du Nord, elle, dispose véritablement d’un arsenal, entre autres nucléaire, lui permettant de faire des ravages irréversibles en Asie comme dans le reste du monde. Et les États-Unis le savent bien : on ne roule des mécaniques qu’en face de rigolos ; jamais devant des gens vraiment dangereux. Face à ces derniers, une pudique diabolisation verbale est plus que suffisante, l’essentiel étant, en sous-main, de dialoguer inlassablement avec eux, de négocier, de parvenir à un deal.
Tel le Kadhafi moyen, devenu lui aussi soudainement homme de progrès, chantre de la civilisation, et pourquoi pas, champion de la paix dans le monde, voici Kim Jong-il hissé au rang d’interlocuteur privilégié et éminemment fiable. Le bien et le mal, ce sont les Américains qui en décident, au nom de tous les autres. Elle est révolue depuis longtemps l’époque où la France et la Grande-Bretagne faisaient entendre leur différence. L’URSS a laissé la place à une Russie sclérosée et corrompue, la Chine maoïste à un grand chantier de sous-traitance – et de traite des enfants – que n’obsède que la volonté de croissance économique effrénée ; une Chine qui fait si peu cas des droits de l’homme chez elle qu’on ne peut décemment lui reprocher de fermer l’œil sur ce point chez les autres. Quant à l’Allemagne et au Japon, s’ils tentent de se hisser à nouveau, avec un peu de mal et beaucoup de maladresse, au niveau de grande puissance dont ils ont été bannis il y a plus de soixante ans, ils n’en restent pas moins au seul stade des balbutiements.
Entre-temps, les États-Unis règnent sans partage, décernant médailles et distinctions, distribuant punitions et mauvais points. Avec qui il est envisageable de traiter ; avec qui un débat est possible. Il y a les deals agréés et les deals interdits, comme par exemple celui qui menacerait de se faire avec l’Iran d’Ahmadinejad, ou celui que les Palestiniens ont récemment conclu entre eux. Car quand bien même les Palestiniens seraient unanimement d’accord pour disposer comme bon leur semble de leur avenir, pour disposer d’eux-mêmes, comme dirait Churchill, les Américains le leur interdiraient, si et dans la mesure où un tel accord inclurait un tant soit peu les pestiférés du Hamas.
Seule consolation : tout cela est parfaitement réversible, à discrétion. Si leurs ennemis d’hier sont devenus – sans complexes – leurs amis d’aujourd’hui, il appartiendra aux Américains seuls d’inverser encore la donne demain. Par exemple le jour où la Corée du Nord sera affaiblie, telle la Serbie de Milosevic en 1999, et où la mettre à sac sera devenu un jeu d’enfant. Ce jour-là, remettre en cause leurs choix du passé sera entreprise impossible ; leur reprocher d’avoir renforcé par leur inertie, voire par leur complicité active, un régime dont le message de haine se lisait depuis l’intitulé ne servira à rien. Leur rappeler que l’option militaire ne serait jamais devenue inévitable s’ils n’avaient eux-mêmes décuplé la dangerosité de l’ennemi sera vain. On se verra opposer les fins de non-recevoir classiques, devenus principes cardinaux d’une injustice institutionnalisée à l’échelle internationale, telles des présomptions irréfragables : ne sont coupables que ceux que les Américains désignent comme étant coupables au moment où les Américains les désignent comme coupables ; les Américains sont, par ailleurs, toujours innocents.
Pourtant, si l’« action » américaine réussissait à tous les coups, ça se saurait. L’Irak, l’Afghanistan et la Somalie sont autant de plaies ouvertes et de souvenirs vivants de l’échec cuisant de leurs tactiques aussi savantes (car mijotées par les grands experts des « think-tanks », dont les équipes, donc les idées, changent en permanence, presque aussi rapidement que les effectifs de l’Administration américaine elle-même) que peu visionnaires. L’histoire a prouvé que les « amis » d’un jour, Saddam, Slobodan ou Oussama, n’étaient pas des amis pour toujours. Choyés, soutenus, adulés un temps par les États-Unis, puis subitement devenus ennemis publics, dangers publics. On aurait pu imaginer que, pour avoir traité – à leurs dépens – avec des voyous par le passé, les États-Unis soient devenus plus prudents. Voire. Ils ne cesseront jamais, à leur manière d’éléphants dans un magasin de porcelaine, de nous étonner. Le deal d’aujourd’hui, qu’il soit arboré avec arrogance ou dissimulé avec maladresse, est sans nul doute le germe de la déflagration de demain. Espérons simplement que, dans le genre, celle-ci ne soit pas nucléaire.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Formidable, la politique. Inénarrables, les relations internationales. Salutaire, la diplomatie. Éclairés, les médias qui entreprennent d’expliquer au commun des mortels que si tout n’est pas rose ces temps-ci, tout n’est pas gris pour autant. Qu’ils sont beaux en effet, les deals que produit le dialogue responsable entre les nations ! Qu’il est admirable d’éviter la guerre. Qu’il est louable de conclure des accords de paix.
Le deal conclu, les versions officielles peuvent être (é)dictées : et les anciens despotes deviennent tout d’un coup scrupuleusement recommandables. Les médias s’efforcent alors d’effacer de nos esprits toute trace des informations dont ils nous avaient eux-mêmes bourré le crâne, à peine quelques semaines auparavant. Éduquer les masses, les rééduquer. À volonté.
Ainsi va-t-il...