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Actualités - Opinion

À la mémoire de Joseph Samaha Telle une larme, l’espace d’une éternité

Nous nous sommes rencontrés une fois dans les locaux du journal as-Safir. C’était en une de ces années 90, peu importe laquelle. Ce serait un miracle si tu t’en souvenais. On a échangé quelques formalités durant 30 secondes tout au plus. Mais, pour moi, cela m’a permis de mettre un visage sur une plume qui a caressé une partie de moi, qui a reformulé une partie de moi. Il faut t’avouer que j’attendais ton article avant de me former une opinion. Il faut aussi t’avouer que pas une seule fois tu ne m’as déçu. Non que je sois toujours d’accord avec toi, mais c’est que pas une fois ta plume n’a trahi, pas une fois je n’ai pu déceler une quelconque hypocrisie, une fausse note, un abus de quelque manière que ce soit. C’était, comment dire, du respect transmis… On ne sous-estime pas son lecteur, et le lecteur le sent et l’apprécie. Par ces temps, c’est un exploit, il n’est pas le seul à ton actif. J’espère qu’un jour, quelqu’un dira cela de moi le jour où je ne serai plus là. Sinon tout aura été vain, mais c’est une autre histoire. Restons dans notre histoire, aujourd’hui encore plus triste qu’hier. C’est que la tragédie commune à tous dans cette région vient de recouvrer un aspect plus personnel par ton absence. C’est que, avec toi, et sans te connaître, les frontières entre le privé et le public s’effacent comme par enchantement. Tu es « nous », l’un de nous. Et ce n’est pas rien. C’est une autre histoire aussi que de dire qu’il ne fallait pas que tu partes, qu’on est si peu nombreux à être de ce côté-là de la vie, le côté difficile du combat, celui que tu as choisi, et celui que nous – tes lecteurs – avons cru bon de partager. Ce côté-là de la vie a besoin de toi, terriblement besoin de toi. Nous n’avons pas le luxe de supporter ce départ. C’est que mon rêve est une partie du tien, moins ambitieux peut-être, moins grandiose peut-être, moins courageux aussi, mais aujourd’hui, je me rends compte que tu ne faisais qu’aiguiser le mien, le rendant tous les jours, et avec chacun de tes mots, meilleur. Je me disais : puisqu’il y a encore des gens qui, comme toi, écrivent, pensent, résistent, alors ce n’est peut-être pas inutile de continuer à rêver, à croire et à espérer. C’est cela la relation imperceptible entre celui qui écrit et celui qui lit, le premier se consume pour que le deuxième rayonne. C’est cela « le contrat » qui nous liait. Tu viens de le rompre. J’en veux à ce rêve, j’en veux à cette terre que nous aimons tant, j’en veux à la politique, à la guerre, j’en veux à tous et à tout, je t’en veux à toi, et je m’en veux… Ce n’est pas de la culpabilité, encore moins un reproche, mais l’amertume est là. Comme par miracle, tes lecteurs ont découvert que tu avais une famille, des enfants, des amis, beaucoup d’amis, et je voudrais, comme j’ai toujours voulu, en faire partie, je m’en considère un. Peu importe les circonstances, tu as écrit pour un rêve, je t’ai lu pour le même rêve. Je suis ton ami, maintenant posthume. Je pense à tous ceux qui se sentent aujourd’hui affligés par ton absence. Ceux plus proches de toi, moins proches, plus éloignés, moins éloignés. On ne définit pas une famille de lecteurs, ni une famille de destin, ni une famille d’amis. Nahla Chahal a écrit quelque chose qui parle de la perte d’une main, d’un poumon, d’un œil en te perdant. Cela outrepasse l’amitié, la camaraderie, et même l’amour. C’est qu’il y a des jours où les mots arrivent du fond des cœurs au fond des cœurs C’est qu’il y a des jours où l’on sent que quelqu’un manquera toujours sur le chemin de notre vie, sur notre parcours escarpé. C’est qu’il y a des jours où l’on sait avec une ironique certitude que la peine d’une perte, de cette perte-là précisément, sera durable, telle une plaie, telle une larme, l’espace d’une petite éternité. Charif RIFAï

Nous nous sommes rencontrés une fois dans les locaux du journal as-Safir. C’était en une de ces années 90, peu importe laquelle. Ce serait un miracle si tu t’en souvenais. On a échangé quelques formalités durant 30 secondes tout au plus. Mais, pour moi, cela m’a permis de mettre un visage sur une plume qui a caressé une partie de moi, qui a reformulé une partie de moi.
Il faut t’avouer que j’attendais ton article avant de me former une opinion. Il faut aussi t’avouer que pas une seule fois tu ne m’as déçu. Non que je sois toujours d’accord avec toi, mais c’est que pas une fois ta plume n’a trahi, pas une fois je n’ai pu déceler une quelconque hypocrisie, une fausse note, un abus de quelque manière que ce soit. C’était, comment dire, du respect transmis… On ne sous-estime pas son lecteur, et le...