Et si la crise libanaise n’était autre qu’un choc de civilisations, un véritable choc de civilisations, non tel que le décrivent les manuels, mais comme il est vécu de l’intérieur, expérimenté, par les membres de la société où il se produit ?
Dans notre crise, on peut distinguer trois niveaux de conflit au moins : un conflit religieux intermusulman, un conflit politique proprement dit et, dans le prolongement de ce dernier, un choc de civilisations dont l’un des enjeux est le rapport entre foi et raison, et qui peut déboucher sur un choc entre des finalités religieuses différentes.
Certes, il n’est pas facile, dans le feu de l’action, de repérer ces trois niveaux. En fait, ils sont en interaction constante. La superposition des trois dimensions du conflit laisse peu de place à une analyse simple ou à une compréhension logique des événements. Au demeurant, ces dimensions motivent diversement les protagonistes de la crise, et c’est pourquoi on a l’impression d’assister à un dialogue de sourds. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons de la grande confusion des Libanais, et des observateurs, face à ce conflit complexe et apparemment inextricable.
Regardons-y de plus près.
La dimension intermusulmane
La dimension confessionnelle intermusulmane du conflit ne fait plus question pour personne. Le commandant en chef de l’armée, le général Michel Sleimane, l’a relevé de façon exemplaire, dans un entretien accordé au quotidien an-Nahar. Exemplaire, car elle vient d’un homme qui doit veiller sur la cohésion d’une institution qui comprend une soixantaine de milliers d’hommes de toutes confessions dont la force réside dans sa capacité à agir de façon uniforme dans toutes les situations.
Réglant ses moyens sur cette fin, Michel Sleimane a agi (depuis le 14 mars 2005, et en particulier les 23 et 25 janvier dernier) de manière à protéger cette institution du moindre risque de fissures, tout en lui conservant une efficacité sur le terrain et en en préservant la symbolique, qui est celle de l’unité du peuple libanais.
Pour beaucoup d’observateurs, la dimension politique est un « masque » qui cache la dimension confessionnelle. Ainsi, le conflit serait, fondamentalement, une lutte pour le pouvoir entre musulmans sunnites et chiites. Une lutte qui n’est pas récente, mais qui est allée en s’exacerbant. L’accusation d’accaparement du pouvoir lancée aujourd’hui serait, elle, le reflet d’une très ancienne frustration enfin venue au jour.
Selon ce point de vue, les partis et forces chrétiens engagés de part et d’autre mèneraient une bataille qui, au fond et sur le fond, ne les concerne pas et à laquelle ils servent d’appoint, sachant par ailleurs que cet engagement leur accorde, en tant que société religieuse, une certaine garantie, indépendamment de l’issue du conflit.
Dimension politique
Mais l’enjeu religieux du conflit ne saurait en occulter la dimension politique et si, grosso modo, les pôles religieux de la crise se trouvent à Ryad, pour les sunnites, et Téhéran, pour les chiites, ses pôles politiques, eux, se situent à Beyrouth et Damas, Washington servant à Beyrouth de point d’appui. Et réciproquement
Car la crise libanaise est aussi un affrontement entre deux systèmes politiques antinomiques, l’un clos, l’autre ouvert, comme le montre bien une analyse, même sommaire, des forces en présence.
Nous avons, d’un côté, le Hezbollah, un parti faisant allégeance à la République islamique d’Iran, une théocratie, auquel sont alliés des partis proches de la Syrie, comme le Baas et le Parti syrien national social, des personnalités comme Sleimane Frangié ou Omar Karamé, qui ne cachent pas leurs allégeances au régime syrien, et le chef du Courant patriotique libre, Michel Aoun, qui est un cas à part et qui, objectivement, n’est pas dans le camp où ses affinités culturelles devraient le placer, mais est, littéralement, dans le camp adverse.
Nous relèverons en particulier, à ce sujet, que le terme « alliance » a toujours été récusé par le CPL pour définir la nature de ses rapports avec le Hezbollah. Il s’agit, selon le CPL, d’une « entente ».
En face, qu’avons-nous ? Une alliance hétéroclite de mouvements, de partis, de personnalités qui ont, en commun, de se réclamer de la démocratie, de l’alternance démocratique, avec les travers que la démocratie peut connaître dans un pays à la culture démocratique primaire, qui n’est pas débarrassé de sa gangue féodale ou clientéliste, de ses allégeances troubles, sinon véreuses, où les institutions sont encore au service des personnes et n’ont pas atteint, loin de là, leur autonomie régulatrice.
Le tableau n’est sans doute pas brillant, mais enfin, nous sommes dans l’épaisseur de l’histoire et non dans la République de Platon. Mais au moins l’engagement au service de cette croissance, l’engagement civique et politique, est possible, ce qui n’est pas le cas dans les systèmes clos où, au nom d’une philosophie dogmatique de l’histoire, la pensée a été éteinte et des peuples ont été asservis.
Choc de civilisations
Il est enfin, à notre crise, une dimension plus vaste qui s’inscrit dans le prolongement philosophique et religieux de la crise politique.
Il est incontestable, en effet, qu’avec l’idéologie du Hezbollah, on se trouve aussi sur un terrain proprement religieux, sachant que le religieux et le temporel, dans l’islam, sont inextricablement liés.
Au cœur de cette dimension religieuse, il y a, par exemple, Israël et Jérusalem. Mais il y aurait aussi, touchant aux fins dernières, la délicate question du mahdi, l’imam caché dont les chiites attendent le retour. Sans compétence pour traiter cette dimension des choses, on ne saurait quand même l’ignorer. Ni oublier que dans ce système, l’arbitrage politique revient à un homme qui tient son discernement et son inspiration de Dieu et du Coran, et en tire fierté ( la « wilayet al-faqih »).
Cette vision est en conflit direct avec celle des millénaristes, surtout américains, qui ont aussi leurs prophètes et qui estiment qu’en aidant à la restauration et la consolidation d’Israël, ils contribuent à la conversion du peuple juif aux christianisme et hâtent, d’une certaine façon, la fin des temps, qui sera marquée – nous parlons très sommairement – par une immense bataille, la bataille d’Armageddon, et le second avènement du Christ.
Indépendamment de la doctrine millénariste, le fondamentalisme chiite iranien, bien différent du fondamentalisme sunnite, appellera inévitablement une métaphysique de la part de la culture mise au défi, ici la culture occidentale telle qu’elle se manifeste dans l’idéal démocratique.
Par un choc en retour bien naturel, les racines chrétiennes de la culture occidentale vont donc émerger à nouveau comme réponse au défi métaphysique et comme composante identitaire. Et, tout en rivalisant sur le fond avec le fondamentalisme musulman, le religieux chrétien va s’allier avec ce dernier pour mettre au défi les démocraties occidentales sécularisées accusées de vouloir imposer leur modèle au monde.
Dans le prolongement de ces chaînes causales, on comprendra notamment pourquoi l’islam cherche une alternative, qui lui soit propre, au modèle démocratique occidental, jugé non universel.
On compendra aussi le défi lancé à la foi musulmane par une raison qui ne se satisfait plus de demi-vérités et qui l’interpelle sur certaines valeurs fondamentales, comme la liberté et l’égalité, la violence, la place de la femme, les droits de l’homme.
Le défi
Ce tableau rapidement brossé devrait, pour être complet, rendre compte d’autres formes de conflits qui se greffent aux dimensions ici évoquées. D’autres facteurs de crise – la lutte pour les sources d’énergie, les intérêts économiques stratégiques, les impératifs de sécurité – s’inséreront naturellement dans le modèle proposé.
Le philosophe et politologue Francis Fukuyama pense que le modèle démocratique occidental sonne « la fin de l’histoire » dans la mesure où il ne peut plus être dépassé. On en conviendrait volontiers. Il pense aussi que les « chocs de civilisations », pour féroces qu’ils puissent être, sont à ce titre « des combats d’arrière-garde ».
S’il est vrai que nous vivons en ce moment un choc de civilisations, le Liban, pris entre le marteau de Huntington et l’enclume de Fukuyama, livrerait en ce moment un combat – mais d’avant-garde – d’humanisation de ce choc. Le modèle démocratique parviendra-t-il à amortir le choc des civilisations ? Ou bien au contraire succombera-t-il au système clos et régressera-t-il? Les chrétiens du Liban sauront-ils jouer ce rôle pivot de médiateurs culturels auquel leur foi les destine ? Les musulmans du Liban sauront-ils réconcilier islam et modernité?
Une chose est sûre : si les choses se passent sans bain de sang, si l’élite libanaise ne déserte pas en plein combat mais relève le défi que lui lance l’histoire, si les véritables intellectuels élèvent la voix et osent faire taire les démagogues, le Liban, le ciel aidant, pourra enfin mériter le magnifique titre de « pays message » que le pape Jean-Paul II lui a, non sans défi, accordé un jour.
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Dans notre crise, on peut distinguer trois niveaux de conflit au moins : un conflit religieux intermusulman, un conflit politique proprement dit et, dans le prolongement de ce dernier, un choc de civilisations dont l’un des enjeux est le rapport entre foi et raison, et qui peut déboucher sur un choc entre des finalités religieuses différentes.
Certes, il n’est pas facile, dans le feu de l’action, de repérer ces trois niveaux. En fait, ils sont en interaction constante. La superposition des trois dimensions du conflit laisse peu de place à une analyse simple ou à une...