Dans une récente interview télévisée, le général Michel Aoun soulignait en toute franchise qu’il n’était pas favorable à une solution « régionale » aux problèmes internes libanais. Une réflexion qui ne peut qu’entraîner spontanément une question fondamentale : le comportement de l’opposition au cours des derniers mois pouvait-il mener à autre chose qu’à une hypothèque régionale dans la recherche d’une issue à la crise actuelle ? À la fin de cette semaine, cela fera trois mois que les tentes de la contestation sont plantées dans le centre-ville de Beyrouth. Nous disons bien les « tentes plantées » car on ne peut plus parler de « sit-in », puisque les nombreuses tentes qui paralysent l’activité économique dans la zone Solidere sont pratiquement toutes – ou presque – quasiment vides en permanence.
Pour ceux qui avaient encore quelques doutes à cet égard, les tractations entreprises ces derniers temps à l’échelle arabe (et iranienne) ont apporté la preuve irréfutable que dès le départ, le fond du problème résidait dans le dossier du tribunal international et non pas dans la question de la participation au pouvoir et du rééquilibrage des parts au sein du gouvernement. Comment expliquer autrement que les efforts régionaux de médiation butent essentiellement sur la position syrienne concernant le dossier du tribunal ? Et comment expliquer surtout que l’opposition ait rejeté l’offre du Premier ministre Fouad Siniora portant sur la formation d’un cabinet sur base de la formule 19-10-1 (19 ministres à la majorité, 10 à l’opposition et un neutre) ? Un tel dosage assure pourtant la participation puisqu’il prive le 14 Mars de la majorité des deux tiers, l’empêchant ainsi d’imposer au 8 Mars son point de vue sur les décisions importantes tout en évitant que l’opposition puisse à n’importe quel moment paralyser ou faire chuter le gouvernement afin de provoquer un vide constitutionnel, et donc exercer un chantage politique, à la veille de l’élection présidentielle.
Nous nous trouvons de ce fait face à une situation fausse et trompeuse. La guerre contre le cabinet Siniora et la majorité a été déclarée en brandissant le slogan de la participation par le biais d’un « cabinet d’union nationale » alors qu’en réalité, le véritable enjeu était tout autre part. L’enjeu véritable réside dans le torpillage du tribunal international, certes, mais surtout, à travers lui, des acquis souverainistes de la révolution du Cèdre. L’entreprise de déstabilisation systématique du pays a ainsi pour réel objectif non pas de réaliser les objectifs politiques internes du 8 Mars, mais plutôt de servir des intérêts géostratégiques dépassant largement le cadre libanais : sauver le régime syrien des retombées du tribunal international et, au-delà, remettre en question l’ordre nouveau établi au Liban dans le sillage de la révolution du Cèdre. Cela permettrait, d’une part, à Damas de prendre sa revanche sur le courant souverainiste libanais – soutenu par la communauté internationale – et de regagner (politiquement) ne fut-ce qu’une partie du terrain perdu au Liban ; et d’autre part à Téhéran de renforcer sa présence régionalo-communautaire sur les bords de la Méditerranée et aux frontières d’Israël. Le cabinet d’union n’est par conséquent qu’un prétexte, un moyen d’escalade, et non une fin en soi. D’où le rejet par le Hezbollah – et à travers lui par la Syrie et l’Iran – de la formule ministérielle 19-10-1 qui satisfait la revendication portant sur le moyen, le prétexte, sans toutefois réaliser l’objectif stratégique, d’ordre régional.
C’est précisément à ce niveau qu’apparaît le grave décalage entre l’agenda interne du général Michel Aoun, d’une part, et l’agenda régional de ses nouveaux alliés, le Hezbollah et autres suppôts de l’axe irano-syrien, d’autre part. Le gouvernement d’union est pour le CPL un objectif en soi (par ailleurs légitime et compréhensible), mais ce qui est un objectif pour le CPL n’est qu’un simple moyen pour le tandem irano-syrien. Le Hezbollah étant le véritable meneur de jeu (compte tenu de ses gros moyens financiers, militaires, humains, logistiques, médiatiques …), on le verrait mal se contenter de concrétiser le moyen, de s’arrêter à ce stade (ce qui satisferait le CPL) sans aller jusqu’au bout pour atteindre son véritable objectif. Or si l’axe Téhéran-Damas parvient à aller jusqu’au bout de sa fronde, il aurait réussi à remettre en question les acquis de la révolution du Cèdre dont les principaux précurseurs et porte-étendards étaient pourtant les jeunes et les étudiants du CPL. Le directoire du courant aouniste aurait alors commis le péché mortel d’avoir contribué à sacrifier l’essentiel pour obtenir des acquis somme toute secondaires face à l’enjeu national. Il aurait commis le péché mortel de n’avoir pas su percevoir que la réalisation des desseins de ses nouveaux alliés rendrait caduc ce pourquoi ses jeunes ont milité pendant quinze ans. Savoir distinguer l’essentiel du secondaire, l’objectif stratégique du simple moyen d’action : en pleine période de mutation dans l’histoire d’une nation, une erreur sur ce plan, un tel manque de discernement, ne sauraient pardonner.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Dans une récente interview télévisée, le général Michel Aoun soulignait en toute franchise qu’il n’était pas favorable à une solution « régionale » aux problèmes internes libanais. Une réflexion qui ne peut qu’entraîner spontanément une question fondamentale : le comportement de l’opposition au cours des derniers mois pouvait-il mener à autre chose qu’à une hypothèque régionale dans la recherche d’une issue à la crise actuelle ? À la fin de cette semaine, cela fera trois mois que les tentes de la contestation sont plantées dans le centre-ville de Beyrouth. Nous disons bien les « tentes plantées » car on ne peut plus parler de « sit-in », puisque les nombreuses tentes qui paralysent l’activité économique dans la zone Solidere sont pratiquement toutes – ou presque – quasiment vides en...