Qu’ils veuillent l’admettre ou pas, la question se sera irrésistiblement imposée même aux plus obtus des esprits, troublant peut-être au passage les volontés les plus mauvaises : le monde étranger serait-il donc plus attaché au Liban, plus soucieux de sa survie, de sa stabilité et de sa prospérité, que les Libanais eux-mêmes ?
C’est un spectacle en duplex absolument irréel qu’offrait jeudi notre pays. Ce jour-là on pouvait voir, d’un côté, des dizaines de pays donateurs et d’institutions internationales réunis à Paris à l’initiative de la France, pour administrer au Liban financièrement exsangue une solide perfusion : une enveloppe de plus de sept milliards et demi de dollars, à laquelle ont contribué, aux côtés des grosses pointures et dans la mesure de leurs moyens, des pays amis qui pourtant n’ont pas trop d’argent à jeter par les fenêtres ; s’ajoutant aux réformes économiques projetées par le gouvernement Siniora, ce montant record devrait permettre de réduire sensiblement notre gigantesque dette publique.
À Beyrouth au même moment, c’est-à-dire à peine résorbé le choc de la tumultueuse grève de mardi, était assénée la preuve que contrairement à l’adage, un Libanais averti n’en vaut pas nécessairement deux. Car depuis de longues semaines déjà, et comme si nul n’avait tiré les terribles leçons d’une guerre de quinze ans, on s’obstinait à foncer droit sur la catastrophe, sans prêter attention à l’incessant tintamarre des sonnettes d’alarme. Comme si la déchéance inouïe frappant le discours politique n’était pas encore assez, on a transposé le litige dans la rue. Et puis on a sciemment, méthodiquement entrepris de l’enflammer, cette rue.
C’est dire que les sanglants incidents qui ont pris naissance à l’Université arabe de Beyrouth, avant de faire tache d’huile, n’étaient pas seulement redoutés de l’opinion publique. Plus que prévisibles, ils étaient attendus. Pire encore, ils étaient peut-être souhaités, voulus par ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont pris en charge nos destinées. On se refuse à croire en effet à autant de criminelle légèreté et d’imprévoyance, de sombre stupidité de la part de ceux qui cherchaient seulement à faire monter la pression. Car depuis que s’éternise la crise libanaise, la race de ces apprentis sorciers perdant le contrôle des événements par eux-mêmes enclenchés devrait raisonnablement s’être éteinte. Ce qui reste en revanche, c’est des sorciers tout court, et même des maîtres sorciers qui savent très bien où ils vont, vers quel gouffre ils entraînent le pays tout entier.
Que les responsabilités soient partagées de ce flirt poussé avec la catastrophe, nul ne saurait le contester. Dans un camp comme dans l’autre, des chefs ont laissé croître et se développer des tensions sectaires, mais aussi intrasectaires, plus que potentiellement explosives. Et quand l’inévitable s’est produit à Tarik Jdidé, ils se sont bousculés mais un peu tard – trop tard en tout cas pour les jeunes victimes de ces échauffourées – pour lancer les appels au calme et à la retenue, pour se poser en messagers de paix et de concorde.
Reste néanmoins le fait – absolument indiscutable, celui-là – que c’est l’opposition qui, la première, a sorti le débat de son cadre institutionnel pour le jeter à grand fracas sur la place publique, avec tous les aléas qu’impliquait pareille démarche. Comble d’aberration, c’est en se parant de prétentions démocratiques et souverainistes que les forces de l’opposition, notoirement ou objectivement alliées à des puissances régionales, ont bafoué les règles les plus élémentaires de la démocratie en montant de la sorte à l’assaut du gouvernement.
Le plus grave et effrayant n’est pas là, cependant. Après les harangues incendiaires, après les incendies dont la fumée a pollué bien plus que l’air que respirent les Libanais, les armes ont déjà dit leur premier mot. Dans le Liban éclaté d’aujourd’hui, dans un pays où les fractions se comportent, tout en s’en défendant, comme si elles étaient prêtes à se sauter à la gorge, ce serait folie de croire qu’une seule partie peut continuer de revendiquer le monopole des armes, comme elle l’a fait durant ces deux dernières décennies au motif de la résistance à Israël.
L’arsenal du Hezbollah, devenu superflu lors de la libération du Sud en 2000, était déjà un sujet majeur de discorde entre les Libanais. Seul un vaste sursaut national pourra limiter les effets pervers de ce mauvais exemple à suivre. Exemple déjà largement, dangereusement suivi...
Issa GORAIEB
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