Les grandes manœuvres de consolidation semblent encore loin d’être terminées sur le marché européen de l’énergie, estimaient hier des experts et acteurs du secteur réunis à Berlin.
« À long terme, il restera quatre ou six grosses entreprises en Europe », prédit ainsi Stephan Scholtissek, du cabinet de conseil Accenture, lors d’une conférence organisée par le journal Handelsblatt.
« Nous allons arriver à une nouvelle ligue d’entreprises d’énergie », lui fait écho Pierre Lederer, membre du directoire du numéro trois allemand de l’énergie EnBW, détenu à quelque 45 % par le français EDF. Il envisage l’apparition d’ensembles européens intégrés et transfrontaliers qui pourraient contribuer à « faire naître une nécessaire politique européenne commune de l’énergie ».
Le ministre allemand de l’Économie, le conservateur Michael Glos, avait déjà souhaité mardi « avoir de grosses entreprises efficaces ». Elles seraient plus fortes pour négocier avec les pays fournisseurs de gaz ou de pétrole et disposeraient aussi de la puissance financière nécessaire pour réaliser d’importants investissements. Deux facteurs importants pour sécuriser l’approvisionnement en énergie, un sujet devenu de premier plan dans une Europe rendue davantage consciente de sa dépendance par les problèmes récurrents avec les livraisons en provenance de Russie.
L’énergie européenne est en pleine ébullition. Les fusions-acquisitions annoncées l’an passé en Europe représentent un volume de 190,6 milliards de dollars, les deux tiers du total mondial et 53 % de plus qu’en 2005, selon une étude publiée la semaine dernière par le cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC).
PwC parle d’une entrée dans l’ère des « méga-méga-transactions », avec trois opérations dépassant 20 milliards de dollars : les tentatives de rapprochement entre les français Suez et GDF, entre l’espagnol Iberdrola et le britannique Scottish Power, et entre l’allemand EON et l’espagnol Endesa.
Dans ce dernier cas, le numéro un allemand de l’énergie propose 36,5 milliards d’euros, une offre déjà revue en hausse mais jugée toujours insuffisante par la cible qui réclame davantage. Les marchés s’attendent à une nouvelle surenchère d’EON dans les prochains jours.
L’inflation dans la taille des opérations s’explique peut-être aussi par la raréfaction des cibles plus petites. « Nous arrivons tard, certains concurrents se concentrent depuis plusieurs années sur les acquisitions », notait dans une interview parue cette semaine Amir Ghoreishi, responsable stratégique chez EnBW. Ce dernier vient de manifester son intérêt pour l’autrichien Estag, convoité aussi selon la presse par le numéro deux allemand de l’énergie RWE.
RWE, EON, EDF, Enel... Les grands acteurs actuels multiplient les emplettes depuis quelques années. Ils préfigurent peut-être les futurs géants européens, mais l’incertitude subsiste sur le rôle du géant russe Gazprom, qui ne fait pas mystère de ses vues sur l’Europe occidentale, ou de gros groupes pétroliers tels Shell ou BP, dont la taille dépasse déjà celle des fournisseurs d’énergie traditionnels, relève M. Scholtissek.
Il faudra aussi tenir compte d’éventuels freins politiques. Des sursauts protectionnistes se sont manifestés l’an passé, en Espagne où EON est confronté à une course d’obstacles dans le dossier Endesa, ou en France où le rapprochement Suez-GDF a été soutenu par le gouvernement quand se multipliaient les rumeurs d’OPA sur Suez et qu’Enel était cité comme possible prédateur.
Enfin, les plans de la Commission européenne pour décupler les activités de production et les réseaux de gaz ou d’électricité pourraient, s’ils sont appliqués, sérieusement battre en brèche le pouvoir des poids lourds actuels.
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