Il n’est pas facile, il est même pratiquement impossible, de rééditer l’expérience du Front libanais du temps de guerre. La rivalité entre chefs de file est trop marquée pour qu’ils acceptent de se fondre, de se rejoindre, dans un directoire commun. Du moins pour le moment. D’autant qu’ils se trouvent, les uns et les autres, liés par des engagements fermes, des alliances politiques ou électorales, qu’ils ne sont pas, pas encore, en mesure de résilier.
La mission des évêques maronites se centre dès lors sur l’unification des objectifs. Autour des constantes nationales, tant de fois énoncées dans les manifestes de Bkerké. D’une même conception, en somme, des intérêts bien compris du Liban comme du camp chrétien. Intérêts qui doivent prendre le pas sur toute considération particulière, électorale ou autre.
En fait, si l’on regarde plus loin que le bout de son nez, on constate que la recimentation d’une même idéologie générale (le libanisme authentique, pour ainsi dire), est dans l’intérêt des leaders concernés eux-mêmes. Dans ce sens que le camp chrétien, globalement reformé, reprendrait sur la scène politique son juste poids. Et que, comme jadis, au lieu d’être des passagers dans les bus du pouvoir ou de l’opposition, ces personnalités de marque en redeviendraient des pilotes. En se rejoignant sur une base de fond commune, les leaders maronites se retrouveraient qualifiés donc tous, à des degrés divers, pour un rôle vraiment national, voire international.
Ils cesseraient de se faire conduire, parfois, vers des destinations qu’ils ne souhaitent pas forcément atteindre. Ou de se voir reprocher de faire le jeu de parties qui ne cherchent pas le bien du Liban. Autrement dit des axes extérieurs en conflit. Les Américains d’un côté, les Syro-Iraniens de l’autre. Accusés pareillement et réciproquement, par les uns ou les autres, de se servir cyniquement de ce pays.
Priorité
Les prélats ont échangé des vues avec les intéressés, rencontrés à tour de rôle. En profondeur, l’accent étant mis sur la nécessité primordiale de faire du Liban un État fort, vraiment indépendant et souverain, républicain, démocratique parlementaire. À partir de là, les évêques ont amorcé la discussion sur les moyens à mettre en œuvre pour unifier l’orientation générale de fond du camp chrétien. La commission, après avoir noté les différents avis, s’efforce donc d’en dégager une synthèse, pour établir un lexique de dénominateurs communs.
Mais, comme tout est dans tout et réciproquement, selon le mot de Capus, il ne peut en aucun cas y avoir de résultats positifs si les angles ne sont pas d’abord arrondis du côté des protagonistes. Il faut que dans un premier mouvement, ils dépassent leurs rivalités personnelles ou politiques, leurs ressentiments mutuels et réduisent le fossé qui les sépare. En déployant un effort de rapprochement qu’en réalité la période de crise présente, qui les oblige à s’activer chacun dans son sens, rend pour le moins ardu.
Cependant, il faut le rappeler et le souligner, avant même qu’on ne les y invite, ils ont déjà assuré un minimum de prévention collective. En veillant à éteindre le feu des heurts, des altercations entre leurs partisans sur le terrain. À retenir la rue, pour éviter des débordements néfastes.
Retour aux évêques. Ils vont, maintenant, s’efforcer d’aplanir les différends, en effectuant une nouvelle tournée auprès des adversaires. Pour faire disparaître l’esprit de discorde et rétablir une concorde minimale. Autour d’un même amour pour la patrie. Étant entendu que chacun garderait ses idées propres, et les défendrait, mais en toute objectivité ou fair-play. Sans que les divergences ne mènent à la haine.
Réalisme
Sur le plan pratique, tout passe d’abord par la loi électorale. Toutes les parties conviennent, à ce propos, qu’il faut un texte assurant une représentation politique effective des composantes de l’électorat national. Un accord autour de ce point fondamental ne semble pas hors de portée. Car la tendance générale reste à la circonscription-caza. Sans rejet d’une dose de proportionnelle. Ce qui devrait d’ailleurs entraîner, selon certains, un mariage entre quelques cazas trop petits pour supporter la proportionnelle. On voit mal, en effet, comment on pourrait la faire jouer utilement dans une circonscription qui n’aurait qu’un, deux ou trois députés.
En cas d’entente interchrétienne sur la loi électorale, il deviendrait loisible d’en discuter avec les autres communautés. Alors, mais alors seulement, l’on pourrait envisager des législatives anticipées.
Concernant la présidentielle, les observateurs qui suivent les démarches de la commission d’évêques indiquent qu’il ne semble pas possible de l’organiser à court terme. Parce qu’il n’y a toujours pas d’accord, entre les différents partis ou blocs, sur le principe même de candidats de consensus. Autrement dit, chaque camp persiste à vouloir imposer un nom qui lui serait à tout le moins favorable.
Il n’y a, évidemment, pas d’accord non plus avec le président de la République pour qu’il accepte de voir abréger son mandat prorogé. Même si un successeur devait être prochainement élu, le chef de l’État en place garderait la prérogative constitutionnelle de refuser la loi ou le décret réduisant son séjour à Baabda.
On pourrait certes envisager une cohabitation, au sens figuré politique du terme, entre deux présidents, comme ce fut le cas jadis entre Frangié et Sarkis. Mais elle devrait s’inscrire dans une fourchette de temps relativement limitée, quatre ou cinq mois au plus. Pour réduire le risque de frictions et de malentendus.
Enfin, et peut-être surtout, il est nécessaire, sur le fond, de parvenir à un rassemblement autour du pacte de Taëf. Pour agir ensemble en vue d’en parachever, mais aussi d’en corriger, l’application. Incomplète autant qu’imparfaite, comme en attestent de multiples crises dues aux failles flagrantes du texte.
Il s’agirait donc de concrétiser enfin la décentralisation administrative. De réviser, pour l’unifier, le manuel d’histoire dans les écoles. Afin de promouvoir, dans les générations montantes, le sentiment d’appartenance nationale et le brassage. De réorganiser l’information, dans un cadre de liberté, mais aussi de responsabilité à l’égard des orientations consensuelles comme de la paix civile. De limiter les armes aux seules forces régulières. Pour leur permettre d’assurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire, sans plus d’îlots d’insécurité ou de milices partisanes.
La situation politique, économique, sociale et démographique reste source d’inquiétude en général pour les chrétiens. Ils ont peur pour le devenir de la nation. Ces appréhensions sont renforcées par les divisions intestines, et il convient de les dissiper. Par une réunification, qui s’inscrirait ensuite dans le cadre de la coexistence nationale avec les autres partenaires libanais. En base de l’adoption commune d’une ligne de neutralité positive. D’un retour à l’esprit de 43 se résumant dans la formule ni Est ni Ouest. Ce qui mettrait le Liban à l’abri des effets de la lutte des axes et du conflit régional. Pour lesquels il sert encore de lice, de bouc émissaire et de victime expiatoire. À un prix très lourd sur tous les plans, l’économie et l’indépendance comprises.
Émile KHOURY
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