Le fléau de la drogue dévaste la vie du toxicomane et le mène, tôt ou tard, à renoncer à tout espoir de vie et à toute chance de reconquérir son ancienne identité. Face aux divers problèmes familiaux, sociaux, sanitaires, comportementaux, juridiques… très pesants, le toxicomane ne dispose d’aucune forme de défense contre la désorganisation de toutes les composantes psychiques qui le caractérisent en tant qu’être humain. Lui rendre le sentiment d’appartenir à la communauté et le sentiment de citoyenneté relève avant tout des pouvoirs publics et des organismes civils. Qu’en est-il de cet état de choses au Liban ?
Il n’existe pas des structures sanitaires et médico-sociales publiques qui s’occupent des toxicomanes, ni un observatoire de la toxicomanie qui peut donner une idée précise de la situation. Toutes les observations et les données sont celles des intervenants et des praticiens des organisations non gouvernementales (ONG) qui travaillent dans ce domaine. Elles sont d’ordre général et reflètent souvent le point de vue et la vision de l’organisme qui les énonce. De ce fait, elles sont imprégnées de morale, de secourisme, de lutte contre la drogue, du sentiment religieux, du danger qui menace la société, du discours qui sauvegarde les tabous familiaux et sociaux, de l’opinion qui épouse celui du bailleur de fonds pour convenir à son carnet des charges... Un problème supplémentaire réside dans le fait que ces ONG ne font l’objet d’aucune forme de surveillance administrative, leurs données ne se soumettent à aucune validation rigoureuse et leurs actions ne sont jamais évaluées ou du moins critiquables puisque tout le monde est d’accord avec la cause pour laquelle elles se battent. Tout cela n’est sûrement pas de la faute de ces organismes, qui essayent de parfaire leurs actions dans la mesure du possible pour pallier l’absence des services publics. Mais on peut leur faire quelques reproches sur le manque de coopération entre eux, sur le manque d’informations au grand public en ce qui concerne le domaine de leurs compétences, sur le manque de planification préalable et surtout on peut les critiquer sur la grande concurrence qui existe entre eux, bien que leur but soit non lucratif, et insister sur l’urgente nécessité de joindre leurs efforts. On est donc face à une augmentation des besoins et, en même temps, devant une pénurie de services de soins, de prévention, d’éducation à la santé et d’informations.
La toxicomanie reste un sujet tabou. Les toxicomanes sont souvent pris pour des délinquants, des malades mentaux ou des débauchés. Les responsables ne font que répercuter l’attitude des familles affectées par ce drame, qui essayent d’éviter ce problème en lui tournant le dos. En fait, l’abdication n’est pas totale puisqu’on veut croire à la rédemption du toxicomane en comptant sur les interventions des agents de la brigade des narcotiques. L’action de ces derniers, souvent marquée par la violence et la brutalité, est présentée comme le meilleur moyen de lutter contre la « délinquance ». Au lieu d’arrêter les grands trafiquants, les représentants de l’ordre s’en prennent aux simples usagers de drogues, s’appuyant sur de mauvais textes législatifs. L’étape ultime de cette cure gratuite administrée au toxicomane s’achève en tôle, avec les signes de torture qui nourrissent chez lui le sentiment de vengeance.
Les toxicomanes libanais ne disposent pas de structures de prise en charge suffisantes susceptibles de répondre à toutes les demandes. La plus grande partie des personnes désirant être traitées récidivent après des cures de sevrage dans des hôpitaux, pour la plupart non spécialisés et très coûteux, ou bien auprès de psychiatres qui ne sont pas nécessairement habilités à prendre en charge des toxicomanes et qui ne procèdent que par ordonnances immuables et stéréotypées faites avec des mélanges de neuroleptiques et d’antidépresseurs. La demande de soins n’est pas très bien examinée avant d’entamer cette cure de sevrage. C’est pour cela, même si un petit nombre d’entre eux entreprennent une post-cure (suivi médical, psychothérapies, réhabilitation), que la grande majorité se retrouve dans la rue, flirtant de nouveau avec la drogue et risquant la mort ou la prison.
Il existe au Liban quelques structures qui s’occupent de toxicomanes et qui opèrent avec différents moyens et méthodes : prévention, orientation, assistance sociale. Trois centres de réhabilitation opèrent sur le modèle de communauté thérapeutique. Le processus de changement, qui vise l’abstinence totale, est attendu à travers la pression du groupe. Un autre organisme gère un établissement thérapeutique avec l’intervention de différents travailleurs sociaux qui animent des activités thérapeutiques et un suivi des familles. Un organisme actif à la prison centrale de Roumieh a créé un pavillon pour la réhabilitation des prisonniers toxicomanes. Un seul organisme s’occupe des toxicomanes dans leurs milieux naturels à travers des éducateurs de rue. Ces structures sont gratuites. Elles sont en majorité très récentes et on ne peut pas encore évaluer leurs résultats, cela au cas où elles arriveraient à gérer leurs problèmes financiers. Il existe des conventions entre le ministère des Affaires sociales et le ministère de la Santé avec ces ONG, mais qui ne dépassent pas quelques subventions nettement insuffisantes. La qualité des services varie donc selon la disponibilité des budgets qui créent des problèmes accessoires par rapport aux techniques de prise en charge, mais qui entravent sa réussite : espaces de soin, matériels, formation du personnel, alimentation (pour les centres d’internes)...
Les structures payantes ou semi-payantes relèvent du travail clinique. Deux centres de prise en charge ambulatoire proposent un suivi médical et psychosocial, avec la possibilité d’un traitement de substitution, ce qui est totalement absurde puisque la substitution n’est pas encore légalisée au Liban. Ce traitement – qui était auparavant disponible, mais d’une manière clandestine – est vendu actuellement par ces organismes d’une façon qui ne s’inscrit souvent pas dans une logique thérapeutique et dans une stratégie globale de réduction des risques. De ce fait, il est lui-même devenu objet d’addiction et de trafic. De toute façon, il n’existe pas de véritables politiques de réduction des risques au Liban (traitement de substitution, distribution de seringues, de préservatifs, « testing » dans les milieux festifs, etc.), très mal jugées par les acteurs dans le domaine de la toxicomanie. Un autre centre s’occupe des addictions avec ou sans produits : workaholisme, cyberaddiction, addictions sexuelles, troubles alimentaires… Les psychologues qui travaillent en libéral sont plutôt réticents quant à la prise en charge des toxicomanes, contrairement aux psychiatres qui proposent des suivis psychiatriques classiques dont la panoplie pharmacologique plaît énormément aux toxicomanes.
Ainsi, dans tout cet amalgame, on ne contribue malheureusement qu’à donner aux toxicomanes un prétexte supplémentaire, mais très légitime cette fois-ci, de ne pas penser à arrêter de se droguer.
Michel TANY
Psychologue clinicien,
psychothérapeute
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