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Actualités - Opinion

Et maintenant, les ravages du « chiisme politique »... Émile KHOURY

La communauté chiite répétera-t-elle l’erreur des communautés maronite et sunnite, en instaurant un « chiisme politique » qui pousserait le pays en direction d’une fédération de communautés ? C’est la dérive que redoutent, au vu de tout ce qui se passe et s’écrit, ici et à Téhéran, les observateurs politiques. Plutôt que de les reproduire, ces observateurs souhaitent que la communauté chiite tire les leçons des erreurs historiques passées. Les faiblesses de la démocratie consensuelle libanaise éclatent aux yeux de tous, et les observateurs libanais ou étrangers insistent désormais sur l’importance de la déconfessionnalisation politique, telle que prévue à l’article 95 de la Constitution. Il apparaît de plus en plus clairement que la « dictature du consensus » est souvent synonyme de paralysie, sinon de conflits insolubles, et qu’elle a toujours coûté très cher au Liban. Ces périodes de paralysie jalonnent l’histoire du Liban et se sont toujours associées à l’hégémonie, réelle ou imaginaire, d’une communauté sur les autres. Les maronites ont été les premiers à souffrir de cet enlisement. Dans un système où le président de la République jouissait de pouvoirs régaliens (notamment celui de révoquer le Premier ministre) – qu’il n’a d’ailleurs jamais exercés –, ils ont été les premiers à se voir reprocher leur « maronitisme politique », une expression forgée durant la guerre. L’hostilité à un tel pouvoir, fut-il nominal, est venue naturellement à l’époque de la communauté sunnite, qui a réclamé des amendements constitutionnels accordant plus de pouvoirs au Premier ministre, et le mettant à l’abri de prérogatives qui faisaient du président un véritable « roi de la République... ». Mais comme la suite des choses le démontre, ce « maronitisme politique » sécréta un « sunnisme politique » d’une rare virulence. L’hostilité au « maronitisme politique » avant la lettre se manifeste pour la première fois quelques années après l’indépendance. Ayant enfreint la Constitution et s’étant fait élire à un second mandat, à l’issue d’élections législatives « truquées » (25 mai 1947) le président Béchara el-Khoury s’était heurté à l’obstination de la communauté sunnite, dont aucun des chefs n’avait accepté de former le gouvernement. Le chef de l’État avait fini par plier, après avoir formé un gouvernement présidé par Fouad Chéhab et comprenant deux ministres, Nazem Akkari et Bassil Trad, qui n’a jamais comparu devant la Chambre. En 1958, à l’apogée de la lutte entre le « nationalisme arabe » et le Pacte de Bagdad, le président Camille Chamoun ne trouva qu’une seule personnalité sunnite qui acceptât de former un gouvernement : Sami Solh. Cela valut à ce dernier de voir son domicile incendié et d’échapper à une tentative d’assassinat. Le « sunnisme politique » commence dès lors à faire ses ravages. L’accord du Caire Sous le mandat du président Charles Hélou, le Premier ministre, Rachid Karamé, suspendit le processus de formation du gouvernement sept mois durant, pour imposer l’accord du Caire (1969). Le président Hélou fut incapable de révoquer le chef du gouvernement désigné, faute de pouvoir lui trouver un remplaçant. La communauté sunnite s’était unanimement rangée aux côtés de Karamé. On connaît également les déboires du président Frangié lors de la nomination de M. Amine Hafez, considéré comme « non représentatif », et dont le gouvernement démissionna avant même de comparaître devant la Chambre, pour céder la place à un gouvernement formé par Takieddine Solh. Plus tard, le président Frangié se heurta également au mur sunnite quand il forma un gouvernement de militaires présidé par le général de réserve Noureddine Rifaï, comprenant six généraux et un civil, Lucien Dahdah. Ce gouvernement, qui ne comparut pas également devant la Chambre, céda la place, après le sommet sunnite de Aramoun, à un gouvernement formé par Rachid Karamé. Le 16 septembre 1976, c’est le président Chamoun qui a assuré l’intérim de la présidence du Conseil, dont le président était... introuvable. En 1988, à quelques heures de l’expiration de son mandat, en l’absence d’un accord sur un gouvernement intérimaire qui superviserait l’élection d’un nouveau président, Amine Gemayel nommait un gouvernement de militaires présidé par le général Michel Aoun, commandant en chef de l’armée, et comprenant les membres du conseil de commandement. Quelques heures plus tard, les membres musulmans de ce conseil démissionnaient. Deux gouvernements Deux gouvernements allaient ensuite s’installer, l’un présidé par Michel Aoun, l’autre par Sélim Hoss, qui assura l’intérim du président Rachid Karamé, assassiné. Cette situation anormale persista jusqu’à l’accord de Taëf et l’élection du président René Moawad, qui fut assassiné 17 jours après sa victoire, et auquel succéda Élias Hraoui. C’est aujourd’hui la communauté chiite qui commet donc l’erreur mortelle de céder à l’inflexion du « chiisme politique ». La genèse de ce rôle hégémonique, qui est aussi un rôle de blocage, commence sous le mandat du président Élias Hraoui, avec la formation de la « troïka ». Ce rôle s’amplifie sous le mandat du président Lahoud, quand l’alliance Hezbollah-Amal est scellée. Grâce à cette alliance, la communauté chiite impose son candidat à la présidence de la Chambre, choisit ses portefeuilles au sein du gouvernement de Fouad Siniora, impose ses directeurs généraux dans l’administration et, aujourd’hui, réclame de jouir, au sein du gouvernement, du même pouvoir de décision que la majorité, non pas à la suite d’un processus constitutionnel, mais sous la pression de la rue. Certains vont même jusqu’à affirmer que le « chiisme politique » est le premier responsable de la guerre israélienne de juillet-août 2006. Un article paru dans la revue iranienne Keghan, proche du guide suprême de la révolution islamique, Ali Khamenei, le 8 novembre dernier, a retenu particulièrement l’attention des observateurs. L’article appelait à une modification de l’équilibre politique au Liban, au bénéfice des chiites qui, selon lui, représentent 40 % de la population libanaise. « Dans la nouvelle réalité stratégique émergente au Moyen-Orient, une part plus importante au sein des institutions gouvernementales et publiques doit revenir aux chiites au Liban, et non aux chiites libanais, affirmait l’article. Nous devons observer l’évolution des choses. Le Liban fait face à des bouleversements que son gouvernement actuel est incapable d’affronter. C’est pourquoi, il est nécessaire de changer ses institutions, et l’accord de Taëf en premier. » Et l’article d’ajouter : « Les chiites représentent 40 % de la population libanaise, et ils sont la communauté la plus soudée. Leur force militaire est la plus solide du monde arabe. C’est pourquoi il faut modifier leur représentativité au sein du gouvernement, du Parlement et de toutes les institutions libanaises... » Et la question qui revient sur le tapis est la suivante : « La communauté chiite répétera-t-elle l’erreur des communautés maronite et sunnite, et instaurant un “ chiisme politique ” qui pousserait le pays en direction d’une fédération de communautés ? »
La communauté chiite répétera-t-elle l’erreur des communautés maronite et sunnite, en instaurant un « chiisme politique » qui pousserait le pays en direction d’une fédération de communautés ? C’est la dérive que redoutent, au vu de tout ce qui se passe et s’écrit, ici et à Téhéran, les observateurs politiques. Plutôt que de les reproduire, ces observateurs souhaitent que la communauté chiite tire les leçons des erreurs historiques passées.
Les faiblesses de la démocratie consensuelle libanaise éclatent aux yeux de tous, et les observateurs libanais ou étrangers insistent désormais sur l’importance de la déconfessionnalisation politique, telle que prévue à l’article 95 de la Constitution. Il apparaît de plus en plus clairement que la « dictature du consensus » est souvent synonyme de paralysie,...