Ce n’est certes pas que folklorique pétarade, qu’exubérant baroud de fin d’année, que ce duel à l’artillerie lourde opposant soudain le Parti socialiste progressiste et le Hezbollah. D’un côté comme de l’autre en effet, des suspicions jusqu’à ce jour gardées secrètes sont apparues au grand jour, des accusations d’une gravité sans précédent ont été portées, qui paraissent exclure toute possibilité d’accommodements futurs.
Se référer à un site Web plus que suspect, comme l’a fait il y a quelques jours la chaîne de télévision al-Manar, pour reprocher au ministre des Télécoms d’avoir, au plus fort de la guerre de l’été, transmis à l’ennemi des renseignements permettant de localiser le bunker abritant Hassan Nasrallah, c’était indéniablement en faire un traître, un collaborateur. C’était, venant surtout d’une Résistance islamique solennellement vouée à la lutte contre Israël, désigner à la vindicte des liquidateurs un homme qui a réchappé une première fois déjà, par miracle, à une lâche tentative d’assassinat.
Non moins définitive, au demeurant, aura été la riposte du ministre, qui a accusé le Hezbollah de couvrir sciemment ceux qui ont voulu attenter à ses jours. Peu après, c’est le leader druze Walid Joumblatt qui enfonçait le clou, retenant l’implication directe de ce parti dans nombre des attentats qui ont endeuillé – et ébranlé sur ses bases – le pays. Sur sa lancée, le chef du PSP a appelé pour la première fois de manière aussi précise à user de la violence contre le régime de Damas : au point que le chef politique notoirement le plus menacé du pays est aujourd’hui l’objet de poursuites engagées par le parquet militaire syrien, et cela pour incitation au meurtre sur la personne du président Bachar el-Assad. On aura décidément tout vu...
Cette singulière escalade verbale donne une dimension nouvelle à une crise dont la question du tribunal international appelé à juger les assassins de Rafic Hariri et d’autres flamboyants militants pour la souveraineté est, à l’évidence, le centre de gravité. C’est dans les deux sens, vertical et horizontal, que le cadre du débat se trouve de ce fait élargi : pour les uns, les comparses libanais ne se limitent plus désormais aux seuls responsables des services sécuritaires arrêtés l’an dernier ; et les autres voient dans le réquisitoire du PSP la confirmation d’un complot visant non plus seulement le régime baassiste mais aussi des forces locales : des forces avec lesquelles l’Occident, outre Israël, a de vieux comptes à régler et n’attend que le moment propice pour actionner la machine à remonter le temps.
Par-delà les querelles sur la participation au pouvoir, qui ont elles-mêmes atteint un nouveau palier avec la menace du vice-président de l’Assemblée Farid Makari de convoquer les députés si le président Berry persiste dans son refus de le faire, c’est ce cercle vicieux-là qu’il importe de briser. Par la bouche de son chef Fouad Siniora comme du ministre de la Justice Charles Rizk, le gouvernement s’est dit ouvert, mercredi, à des amendements des statuts du tribunal, à la condition cependant que cette cour ne s’en trouve pas vidée de sa substance. Il n’échappe guère aux responsables qu’un consensus sur une formule de tribunal modérément allégée reste, à tout prendre, préférable aux incertitudes (le risque très élevé d’un veto russe) et retombées éventuellement négatives (le constat d’un Liban désespérément incapable de gérer sa part de l’affaire) d’un recours au chapitre 7 de la Charte des Nations unies.
Mais pour que soit possible la solution domestique, encore faut-il que l’opposition se prononce : qu’elle expose ses griefs et revendications en la matière, au lieu que de paraître faire œuvre de barrage, de miser sur l’écoulement du temps, au fil des délibérations en commissions de juristes : lesquels, comble de l’hérésie, seraient choisis à égalité par les deux camps, en base de leurs filiations politiques.
Faute de moyens technologiques, et en raison aussi du manque de coordination entre les divers services de sécurité, la recherche de la vérité sur tous ces meurtres, tentatives de meurtre et attentats ne pouvait en aucun cas être strictement libanaise. Et il en est de même pour la justice, dans un pays où, en raison des énormes enjeux, tout juge devrait avoir l’âme d’un kamikaze. Même allégée, même rallongée de sauce, la justice sera aussi internationale, ou alors elle ne sera pas.
Issa GORAIEB
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