La république, cette république-ci si singulière, tremble sur ses fondements. À travers la récusation, par le tandem Amal-Hezbollah, de la légitimité-légalité (c’est le même vocable en arabe) du gouvernement, c’est, au deuxième degré, le principe premier de la coexistence qui est mis en cause. Et en danger. Avec son corollaire vital, la paix civile.
Les formes ou mécanismes démocratiques qui revêtent le système apparaissent soudain dans leur triste réalité de simple emballage cosmétique. Du moins aux yeux des amis de la Syrie peu portés, par contagion d’alliance, à cultiver la démocratie. En effet, les pôles des deux formations contestataires ne tiennent aucun compte du verdict des urnes. Simplement parce qu’il leur a été défavorable sur le plan politique global. En dégageant une majorité qui ne leur est pas plus acquise qu’à Damas.
Ils soutiennent ainsi qu’un gouvernement sans couverture chiite, excluant donc une composante essentielle du tissu libanais, ne peut pas, ne doit pas, assumer le pouvoir. Ce qui revient à déclarer que ce pays n’est pas assez évolué, pas assez « mature » pour être dirigé par les voies démocratiques ordinaires. Un refrain connu qui a longtemps, trop longtemps, servi à justifier la tutelle syrienne. Et auquel Bkerké, entre autres, a toujours répondu : laissez-nous au moins essayer de voir si nous sommes ou non capables de gérer nos propres affaires.
En d’autres termes, selon les radicaux opposants, nous ne sommes ni la France, ni l’Italie, ni le Royaume-Uni, où il est très exceptionnel (une période de guerre, ou de sortie de guerre par exemple) que le camp battu lors de consultations populaires participe au pouvoir.
Il y a cependant du vrai et du neuf dans les objections des deux partis concernés. Sauf que le vrai n’est pas neuf, et le neuf n’est pas vrai. Dans ce sens qu’il faut bien sûr, dans un pays composite, chercher d’abord le consensus. Le feu vert de tous, mais pas nécessairement leur participation. Mais si c’est l’impasse, l’obstruction, il ne faut surtout pas bloquer des décisions servant l’intérêt national bien compris. Y compris d’ailleurs, à leur corps défendant, l’intérêt véritable de Libanais fourvoyés dans certaines allégeances.
Système
Toujours est-il que, pour le fond, le Hezbollah, qui mène visiblement le bal du côté des prosyriens, confirme les doutes (Walid Joumblatt l’a interrogé à ce sujet) relatifs à son adhésion au pacte national. C’est-à-dire à Taëf. Retournant à ses sources idéologiques khomeynistes, le parti de Dieu part à l’assaut du système tout entier. Sans expliquer quelle formule-miracle pourrait se substituer aux postulats évidents, obligatoires, de 43 et de la variante de 89. Certains majoritaires soupçonnent le Hezb de vouloir un pouvoir à une seule tête, la sienne propre.
Sans aller jusque-là, on peut relever qu’il estime effectivement que l’équation de partage paritaire, fifty-fifty, entre chrétiens et musulmans (le fameux 6 et 6 bis) a vécu. Reprenant l’argument du nombre, défendu jadis puis abandonné par cheikh Chamseddine, le parti fondamentaliste réclame deux tiers pour les musulmans. En se prévalant, selon les dires de nombre de ses dirigeants, de données régionales nouvelles que l’on ne peut négliger. Une allusion au rôle de leadership attribué à l’Iran. Le Hezb est catégorique : il faut sortir de l’esprit de compromis à la libanaise, pour adopter un projet de solution politique définitive fondée sur les données qu’il cite.
Ryad à la rescousse
Les dirigeants saoudiens, évidemment concernés au premier chef par Taëf, répondent que cette formule de montage harmonisé reste indispensable pour le Liban. Ils précisent qu’on ne doit pas songer à imposer au Liban un autre ordre de marche. Rejoignant de la sorte l’avis des pôles du 14 Mars. Qui craignent évidemment que les propositions du Hezb ne camouflent une volonté de balayer le tableau des rapports de force politiques intérieurs. Au titre de l’exploitation, de la traduction en avantages politiques, de la « victoire divine » de juillet.
Ces cadres s’étonnent toujours que le Hezb parle de participation, ou d’entente, quand cela lui convient, et tente en même temps d’imposer sa volonté aux partenaires locaux. Ainsi, souligne-t-il, tout en reprochant à la majorité de refuser de faire des concessions, il n’entend lui-même rien céder sur le tiers de blocage. Et entraîne le pays vers l’inconnu. Sans hésiter à rompre tous les ponts, en faisant sauter la table de dialogue.
Mais pour l’heure, la majorité s’inquiète surtout du rôle négatif prépondérant que joue la Syrie. Plusieurs informations vérifiées et recoupées montrent en effet que le plan d’action des opposants leur a été dicté par Damas. Qui, toujours selon les majoritaires, se soucie comme d’une guigne des catastrophes que la ligne d’intransigeance suivie sur ses instructions pourrait provoquer au Liban.
Une situation d’autant plus grave qu’en s’inventant un droit de veto, le Hezb, émanation confessionnelle après tout, invite finalement les autres communautés à faire de même. Pour disloquer le pays à travers la confessionnalisation extrême de sa vie politique. C’est pareil du reste pour l’armement : à la longue, il est difficile que le Hezb en garde le monopole.
Un contre-précédent
Au Hezb, qui menace de recourir à la rue, la majorité rappelle qu’en 1992, et du boycottage massif de législatives pratiquement organisées par la Syrie, les chrétiens avaient été mis hors-jeu. Ce qui ne les avait quand même pas incités à exercer un quelconque droit de veto, comme le fait le Hezb aujourd’hui. Et de rappeler également qu’il y avait eu auparavant deux gouvernements, un chrétien à l’Est dirigé par le général Aoun, et un autre dirigé à l’Ouest par Sélim Hoss, sans représentants chrétiens dignes de ce nom.
Attente
La majorité constate par ailleurs, avec regret, que le président Nabih Berry, sans doute débordé sur le plan communautaire, a changé son fusil d’épaule. Et fait démissionner ses ministres, alors qu’il soutenait, il y a peu de temps, qu’il n’en ferait rien. Les majoritaires espèrent cependant que le président de la Chambre voudra continuer à jouer les conciliateurs. Et ils attendent son retour pour voir quelles possibilités de replâtrage il subsiste encore. Tout en répétant que la majorité ne fera pas de concessions sur les constantes, ni sur le dos des martyrs et du tribunal international.
Philippe ABI-AKL
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Les formes ou mécanismes démocratiques qui revêtent le système apparaissent soudain dans leur triste réalité de simple emballage cosmétique. Du moins aux yeux des amis de la Syrie peu portés, par contagion d’alliance, à cultiver la démocratie. En effet, les pôles des deux formations contestataires ne tiennent aucun compte du verdict des urnes. Simplement parce qu’il leur a été défavorable sur le plan politique global. En dégageant une majorité qui ne leur...