Alors même que la bataille fait rage autour du tribunal international, la classe politique s’apprête à aborder une phase de détente, à travers la reprise, lundi, du dialogue national, plus modestement baptisé cette fois de « concertations » par son initiateur, Nabih Berry. Les proches du chef du Législatif, répondant aux critiques, affirment que son agenda (ordre du jour) est parfaitement bien dosé. Selon un député amaliste, l’on donne ainsi aux forces du 14 Mars le dialogue qu’elles réclamaient ; à Bkerké, l’engagement de cette nouvelle loi électorale qu’il souhaite ; au camp du 8 Mars, le projet de cabinet d’union qu’il exige ; enfin au gouvernement, l’étude préparatoire de Paris III.
Paraphrasant de Coubertin, les partisans de M. Berry soulignent que l’important n’est pas la présence des chefs (d’ailleurs, sayyed Hassan Nasrallah sera absent), mais la (bonne) volonté de participer, dans un esprit de coopération sans lequel aucun des problèmes posés ne peut être résolu.
Berry lui-même s’abstient de commentaires détaillés sur la réunion de lundi. Il estime en effet que la parole est désormais au débat. Tout en promettant de continuer, pour sa part, à jouer les traits d’union. Et en répétant qu’en tant que médiateur-conciliateur, il ne saurait adopter des positions de défi. Donc qu’il n’a pas l’intention de retirer ses ministres du cabinet en place.
Pour ses proches, le round qui s’ouvre en début de semaine sera une discussion ouverte permettant à quiconque de soulever n’importe quel sujet. Donc de déborder le cadre de l’agenda établi.
La vérité
Cela, manifestement, s’adresse à l’Alliance du 14 Mars qui se plaint que l’on ait exclu la présidentielle, la 1701 et la déclaration ministérielle d’un éventuel nouveau cycle de dialogue. Sans compter que la majorité estime qu’il faut également traiter du tribunal international, qu’elle classe en tête de ses priorités du moment, soulignant que si l’on faisait passer le gouvernement d’abord, il y aurait risque d’entrave ou de torpillage de ce tribunal, alors que la découverte de la vérité sur l’assassinat du président Hariri passe avant tout, dans la mesure où elle conditionne la normalisation du climat politique. Normalisation sans laquelle aucun compromis sur les autres points ne pourrait tenir la route.
Simple parenthèse
En face, on campe sur ses positions. Un député aouniste indique ainsi que le délai de discussion de deux semaines ayant commencé lundi 30 octobre, il se terminera sans faute le 13 novembre, sans rallonge. L’opposition redevenant alors, selon lui, libre de ses mouvements pour procéder éventuellement à une nouvelle escalade afin d’obtenir la formation d’un cabinet d’union nationale dans lequel le CPL serait représenté. Ce parlementaire affirme d’ailleurs que l’on est près du but et qu’il serait déjà question des noms des ministres ! Il accuse la majorité d’atermoyer pour gagner du temps et faire passer le tribunal afin de renforcer ses positions.
Bien évidemment, la majorité qualifie ces assertions de tentative d’intimidation. Elle soutient que l’opposition veut obtenir le tiers de blocage pour bloquer, justement, le tribunal à caractère international.
Bras de fer
Sur le plan intérieur, le statut du tribunal international constitue un cheval de Troie pour les prosyriens. C’est bien pourquoi le président Lahoud tient absolument à ce que l’approbation du texte soit assimilée à un traité international, devant passer d’abord par ses propres mains. Sa marge d’entrave serait ainsi considérable. Il pourrait sinon saboter le projet, du moins le retarder beaucoup de temps. Dans l’espoir, peut-être, d’un éventuel marché international conclu avec la Syrie sur la question libanaise.
Le point de vue du président Lahoud sur la qualification du statut est partagé par certains juristes, dont l’ancien ministre et député Mikhaïl Daher. Mais d’autres soulignent qu’un statut de tribunal international n’est pas en soi une convention internationale car il ne constitue, à tout prendre, qu’une mesure dans l’exécution d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Dès lors, à leurs yeux, la légalisation locale du texte représente une loi ordinaire, soumise d’abord par le ministre de la Justice au Conseil des ministres puis votée à la Chambre.
Cependant, étant donné la conjoncture politique, il est probable que la bataille visant à retarder la création du tribunal ne sera pas difficile à mener pour les prosyriens. Le blocage entier, c’est une autre affaire, car dans ce cas, selon des sources fiables, le secrétaire général de l’ONU pourrait réclamer et obtenir du Conseil de sécurité une nouvelle résolution créant de fait le tribunal international. Cette fois, sans les juges libanais.
Craintes
En tout cas, il se dit partout que Brammertz a beaucoup avancé dans son enquête et qu’il dispose de suspicions déterminées. Damas serait au courant de certaines données judiciaires et craindrait que certains de ses sympathisants ne soient impliqués. D’où une tentative de marché concernant le tribunal en gestation. Mais Condoleezza Rice a démenti, dans un entretien avec May Chidiac, la possibilité d’une telle transaction. Il faut enfin souligner que le président Berry, pour sa part, est favorable à ce que l’on accélère la formation du tribunal. Parce que, à son avis, cela faciliterait la mise en place d’un cabinet d’union nationale.
Philippe ABI-AKL
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