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Actualités - Chronologie

HOMMAGE Le RP Jean Aucagne, un homme de foi et de réflexion

C’est dans l’avion qui me ramenait de Paris, vendredi dernier, que j’ai appris, en parcourant L’Orient-Le Jour, le décès du père Aucagne. Sa santé s’était altérée au fil des ans, et il n’accordait aux traitements que lui prescrivaient les médecins qu’une confiance modérée, teintée de cet humour discret qu’il savait mettre dans toutes ses activités, fussent-elles les plus doctes. Pudique, d’une rare élégance d’âme, il évitait de parler des infirmités dont il souffrait depuis des années et qui, on le sentait bien au détour d’une phrase, lui pesaient beaucoup ; il y fit face avec une sereine et douce opiniâtreté, restant actif jusqu’au bout, donnant à qui en avait besoin, de la manière qui convenait, efficace et effacé, le précieux coup de main – latin, grec, linguistique, théologie – qu’on lui demandait. D’une intelligence subtile et profonde, sa finesse et sa pénétration d’esprit se doublaient d’une sensibilité exquise qui donnait à son enseignement un rayonnement, un prolongement peu communs, et qui lui ont gagné l’attachement durable de tant de ses étudiants et de ses collègues, y compris ceux qui ne partageaient pas ses convictions, qu’il avait fermes, lucides, intellectuellement très élaborées, mais toujours marquées du sens du discernement, de la nuance, de la disponibilité à l’écoute et à l’accueil de l’autre. Homme de principes, caractère entier mais sans préjudice pour la souplesse et la mobilité de la démarche intellectuelle, il savait se prêter au dialogue et le pousser aussi loin que possible, mais s’est constamment refusé à tout ce qui eût ressemblé à de la complaisance ; décidément peu fait pour l’art des accommodements, il préférait alors tourner le dos et s’en aller, sans amertume ni ressentiment. Linguiste éminent, passionné surtout par l’étude assidue des langues sémitiques (ces dernières années, particulièrement la langue de Ebla), il laisse dans ce domaine des écrits qui font autorité et il a contribué à éveiller plus d’une vocation de jeune linguiste. Et où tant de demi-cuistres travestis en « intellectuels » se délectent à s’exhiber et s’enflent comme la grenouille de la Fable, il avait une simplicité et une modestie naturelles, l’élégance racée de ne jamais faire étalage de son savoir. Mais plus encore qu’un chercheur assidu et un universitaire exemplaire, le père Jean Aucagne fut ce religieux, et cet homme de foi et de réflexion qui, depuis trente ans, n’a cessé de se pencher sur la crise – intellectuelle, sociale, morale, politique – qui secoue le monde contemporain, et dont celle de l’Église, à partir de la fracture des années soixante, était, à ses yeux, la manifestation la plus douloureuse et la plus tragique. Au cours de nos conversations, le dimanche matin, avant la messe privée célébrée selon l’ancien rite tridentin, il me faisait part de son pessimisme quant à l’évolution du monde actuel, sans qu’entrât pourtant, dans cette vision historique que nous partagions, un fatalisme incompatible avec l’espérance chrétienne. Sophismes, platitudes, slogans creux, clichés imbéciles assénés comme de nouvelles Tables de la loi, et qui rongent le tissu humain et l’héritage intellectuel du vieil Occident, lui apparaissaient comme autant d’offenses à l’esprit, autant de symptômes de déshumanisation et d’abêtissement. En même temps, l’état lamentable des chrétientés orientales menacées de disparition et, plus particulièrement, l’inconscience, l’irresponsabilité, la veulerie des « dirigeants » chrétiens du Liban affligeaient profondément cette âme sensible et généreuse. Le père Aucagne accueillit avec une grande joie l’élection au siège apostolique romain du cardinal Joseph Ratzinger et continuait à suivre attentivement les initiatives d’où pourrait sortir un renouveau. En aurait-il vu les prémices avec le rétablissement, annoncé par la presse comme imminent, de la messe tridentine, reconnue dans son incomparable dignité et sa place à part entière dans la liturgie de l’Église ? Car le père Aucagne était pleinement conscient que le laxisme doctrinal, le relâchement disciplinaire et le délabrement liturgique ne sont que les trois visages du même mal. Avec Jean Aucagne, c’est d’un de ses fils les plus méritants, les plus intégralement et les plus obstinément fidèles que se trouve privée la Compagnie de Jésus sur cette terre d’Orient qui lui doit tant, depuis quatre siècles. Aujourd’hui, nous ne le pleurons pas ; nous lui disons simplement : Au revoir, mon père. In spe. Jean Salem Université Saint-Joseph
C’est dans l’avion qui me ramenait de Paris, vendredi dernier, que j’ai appris, en parcourant L’Orient-Le Jour, le décès du père Aucagne. Sa santé s’était altérée au fil des ans, et il n’accordait aux traitements que lui prescrivaient les médecins qu’une confiance modérée, teintée de cet humour discret qu’il savait mettre dans toutes ses activités, fussent-elles les plus doctes. Pudique, d’une rare élégance d’âme, il évitait de parler des infirmités dont il souffrait depuis des années et qui, on le sentait bien au détour d’une phrase, lui pesaient beaucoup ; il y fit face avec une sereine et douce opiniâtreté, restant actif jusqu’au bout, donnant à qui en avait besoin, de la manière qui convenait, efficace et effacé, le précieux coup de main – latin, grec, linguistique, théologie –...