Finalement, s’il faut prendre leurs propos au pied de la lettre, c’est une même obsession qui taraude nos leaderships, un même objectif qui les motive : préserver l’indépendance, la souveraineté du Liban, conforter l’État de droit et, éternel leitmotiv, protéger l’unité nationale. Une unité nationale brandie comme une épée vengeresse, une frénésie de bons sentiments matraqués comme des avertissements.
Étrange République saisie de la danse de Saint-Guy, non moins étranges thuriféraires de cette même République qui mordent les mains qui leur sont tendues et qui se ravisent, in extremis, quand ils se retrouvent, tous réunis, au bord du précipice.
De la banlieue sud à Harissa, de Moukhtara à Rabieh, réconciliés dans une même intemporalité, surgissent les mêmes discours « libanistes », les mêmes raisons de discordes, de divisions. Les foules, toujours enthousiastes, sont là pour applaudir, et les martyrs, si nombreux martyrs, sont pris à témoin, appelés à la barre pour relayer le même message : « Nous avions, nous avons toujours raison. »
Spectacle ubuesque sur fond de ruines, représentation à guichets fermés pour un public acquis d’avance à des causes qui ne souffrent d’aucune remise en question, d’aucune compromission.
Le sang des victimes de la folle guerre des 33 jours n’a pas encore séché et voilà certains qui se lancent dans des batailles marginales, des règlements de comptes qui achèvent de saper ce qu’Israël n’avait pas réussi à complètement détruire : la confiance en l’avenir.
La « victoire », le Hezbollah l’a dédiée, très judicieusement, à tous les Libanais, mais fallait-il qu’elle le soit avec autant d’immodestie, autant d’arrogance ? Fallait-il ridiculiser les larmes de l’abnégation jetées en pâture à une foule en délire ?
Les hommes forts sont précisément ceux-là mêmes qui font preuve d’humanité. Et ces larmes tournées en dérision ont été versées, rappelons-le, sur le corps inerte du Liban pour que revive ce même Liban.
À quoi servent donc les appels à l’arrêt des polémiques et des invectives si ces appels sont précédés, accompagnés et suivis d’attaques frontales, de réquisitoires contre un gouvernement sans lequel la 1701 n’aurait pas été adoptée, sans lequel les forces internationales n’auraient pas été là pour protéger les habitants du Liban-Sud de la hargne, du bellicisme des Israéliens, pour assister une armée hier encore décriée, mais aujourd’hui, comme par miracle, unanimement respectée, totalement agréée ? Mais c’est là une toute autre histoire !
Un État fort et juste, un État de droit, tous les Libanais y aspirent ; mais est-ce en dénigrant le gouvernement, en prenant le risque de torpiller les institutions, de provoquer un vide politique, un vide constitutionnel qu’on y arrivera ? Le conflit Fatfat-Jezzini autour du rôle et des attributions de la Sûreté générale, avec ses arrière-pensées communautaires, est, à cet égard, un véritable coup de semonce, un rappel à tous les protagonistes : les champs de mines ne se trouvent pas seulement au Liban-Sud, ils essaiment, ils prolifèrent partout et rendent progressivement impraticables les chemins menant à la concorde, à l’État fort auquel se disent attachées toutes les parties.
Dimanche à Harissa, les points ont été mis sur les « i », les choses ont été clarifiées, les ambiguïtés ont été levées. Tout comme le 8 mars a provoqué le raz-de-marée du 14 mars, le 22 septembre a donné à la traditionnelle manifestation du 24 septembre une envergure, une ampleur inégalées à ce jour.
Des mots précis, des propos fermes ont été prononcés : nul ne peut prétendre à l’exclusivité du sacrifice, du martyre. Tout comme les chiites, les chrétiens ont payé le prix du sang, tout comme les chiites, les chrétiens ont lutté, ont combattu pour l’indépendance de leur pays. Égaux dans la mort, égaux dans la vie. Par conséquent, nul ne peut prétendre au monopole des décisions, nul n’a le droit d’entraîner les autres dans des équipées, des aventures dont ils ne sont pas convaincus.
Au-delà de ce double constat, le meeting de Harissa, sous la férule de Bkerké, a redonné à la communauté chrétienne un statut de leadership, de commandement, une réponse numériquement massive à tous ceux qui ironisaient sur le « rôle subalterne » des parties chrétiennes au sein des forces du 14 Mars.
Quelque part, un certain équilibre a été réinstauré en ce « dimanche des martyrs », un équilibre dont devraient tenir compte aussi bien le Hezbollah que le Courant patriotique libre, conformément au credo de tous : un État fort et juste.
Pour les dizaines de milliers de martyrs morts depuis 1975, pour les 1 200 martyrs de la guerre des 33 jours, pour les milliers de handicapés, de mutilés, que cessent donc les ignobles règlements de comptes, que ne se répètent plus les propos blessants, inutiles, qu’il aurait fallu ne jamais tenir.
Pour les milliers de nouveaux exilés, ceux que ne retient plus au Liban qu’un fil ténu, pour les milliers d’universitaires, l’élite de demain, qui ont choisi de faire leurs études à l’étranger, que s’arrêtent donc les échanges d’accusations, que se dissipe le climat de méfiance, de déprime, alimenté par des hommes politiques qui ne carburent qu’au catastrophisme.
Pour la communauté internationale qui a volé à notre secours, pour le crédit dont l’État libanais continue de jouir auprès d’elle, pour la survie du Liban pluriel, rivé à son unicité, que le langage de la raison prévale enfin, que soit saisie, préservée, la chance unique qui nous est offerte de reconstituer un État de droit libéré enfin de toute tutelle, de toute entrave.
Sans arrogance, sans défi, avec humilité et surtout, surtout, une immense tolérance.
Nagib AOUN
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Étrange République saisie de la danse de Saint-Guy, non moins étranges thuriféraires de cette même République qui mordent les mains qui leur sont tendues et qui se ravisent, in extremis, quand ils se retrouvent, tous réunis, au bord du précipice.
De la banlieue sud à Harissa, de Moukhtara à Rabieh, réconciliés dans une même intemporalité, surgissent les mêmes discours « libanistes », les mêmes...