Entre la tentation d’un changement et la peur de l’inconnu, réside la réflexion. Entre les deux, il est permis de marquer une pause et d’envisager, au moins sur un plan purement théorique, les conséquences, les avantages, les inconvénients d’un changement. Sans entrer dans la polémique ambiante, sans non plus rechercher, par-delà cette réflexion, une motivation politique ou un quelconque penchant pour l’axe syro-iranien ou israélo-américain. Admettre simplement que bâtir une réflexion, c’est penser soi-même pour soi-même. Admettre que le Liban en tant qu’entité est capable de réfléchir, de s’écouter et de décider, seul, de ce qui est meilleur – ou pire – à la lumière de la conjoncture actuelle.
S’interroger sur l’opportunité et le timing politiquement correct d’un changement de cabinet ou de présidence reviendrait d’autre part, et de manière implicite, à s’interroger sur la ou les raisons qui ont fait que, 31 ans après 1975, le Liban demeure aussi fragile face aux tiraillements et autres zizanies confessionnelles. Et aussi mal immunisé contre celles-ci, même lorsqu’elles prennent racine à des milliers de kilomètres de là.
Et ce serait aussi s’interroger sur la ou les raisons qui ont permis à une certaine classe – ou caste ? – politique de demeurer au pouvoir avant/pendant/après la guerre, avant/pendant/après l’invasion syrienne, avant/pendant/après l’invasion israélienne.
La peur justifie bien des choses. Plus classiquement, elle justifie l’immobilisme. Et contre la peur créée par une menace, « c’est la réalité de la peur qui doit être prise en considération plus que la réalité de la menace1 ». Or en 31 ans, cette peur, exprimée de manière curieusement homogène par les différentes parties, n’a pas été traitée. Elle a seulement et successivement changé de camp, de source. De manière intentionnelle ou non, les forces politiques l’ont entretenue, soigneusement nourrie, conscientes de son importance du point de vue politique.
Après le 14 mars 2005 – et tous les logos rouges « indépendance 05 » n’y auront rien fait –, l’illusion s’est vite dissipée et la peur, toujours elle, a repris le dessus.
Aujourd’hui, il peut paraître paradoxal de relever que la seule force politique qui s’applique à la dissiper est celle qui, concrètement, est la plus puissante et la plus représentative sur le terrain. Jamais leader politique ne s’est employé avec un tel acharnement à rassurer les Libanais dans leur ensemble, dans leur complexité et leurs différences. Sauf peut-être en 1989, au palais de Baabda, et là le rapprochement est intéressant à souligner.
Le rassemblement du Hezbollah de vendredi prochain pourrait bien être décrié, dénoncé et qualifié de totalement indécent face aux destructions, aux morts et à la souffrance endurée ces derniers mois, s’il est uniquement destiné à célébrer une douteuse victoire sur les ruines de la banlieue sud de Beyrouth. Ses organisateurs le destinent cependant aussi et surtout à l’ensemble des Libanais, et c’est pour cela qu’il faudrait alors percevoir le rassemblement comme une initiative audacieuse.
Et de l’audace, il en faudra. Peut-être pas aujourd’hui, peut-être pas demain, mais un jour, il faudra bien faire montre de fermeté et de citoyenneté. Car si « les Libanais sont de grands patriotes, ils ne sont pas (encore) des citoyens », comme le dit si bien le chef de la délégation de la Commission européenne au Liban, Patrick Renauld.
Or être citoyen, ce n’est pas seulement traverser la rue en respectant le passage piéton. C’est savoir se départir d’une idée, se séparer d’un représentant politique et demander des comptes si tel est l’intérêt national.
Être citoyen, c’est aussi et surtout ne pas se résoudre à laisser tout un pays à la dérive, pour des considérations étroitement personnelles. C’est avoir assez de volonté et une bonne dose d’abnégation pour reconnaître que la ou les personnes au pouvoir ne sont peut-être pas celles qui mèneront le pays vers de meilleurs lendemains. Mais, avant toute chose, il faut garder à l’esprit que les politiques sont le reflet du peuple, le reflet de l’aspiration de ceux qui les ont élus, portés au pouvoir. Or, « si c’est un despote que vous voulez détrôner, voyez d’abord si son trône en vous est bien détruit 2».
Lelia MEZHER
1 Les Identités meurtrières, Amin Maalouf
2 Le Prophète, Gebran Khalil Gebran
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