Au siège de l’état-major israélien, on n’a pas eu à tirer à la courte paille « pour savoir qui, qui, qui sera mangé ». Depuis des semaines, on tenait pour acquis un sacrifice propitiatoire, le bouc émissaire devant être Oudi Adam, accusé d’être responsable de tous les malheurs survenus lors de l’humiliante bérézina vécue au Liban. La veille encore, la presse donnait pour imminent le départ du commandant de la région nord, prédisait qu’elle ferait l’effet d’« un tremblement de terre » et parlait, citant le principal concerné, d’un exemple appelé à être suivi par d’autres officiers supérieurs. Les tenants de la fumeuse thèse d’une transparence éminemment démocratique, même assaisonnée à la sauce sioniste, exultent, encore que, en temps de paix, Dame Censure veille, interdisant toute révélation « de nature à nuire à la sécurité du pays » – un argument à l’honneur sous toutes les latitudes. Il reste que le coin du voile levé à la faveur de ce départ aura permis d’avoir un aperçu de cette nouvelle édition de la querelle qui, depuis des temps immémoriaux, oppose les généraux aux politiques ou encore les chefs de guerre entre eux.
Relevé pratiquement de ses fonctions au vingt-huitième jour des opérations, au profit de Moshe Kaplinsky, Ehoud (Oudi étant un diminutif) Adam n’avait pas tardé à acquérir la certitude que le centre de Kirya, siège de l’état-major à Tel-Aviv, n’était plus qu’« un champ de combat de boue », selon la formule imagée d’un officier, chacun se résignant à accepter l’inéluctable, c’est-à-dire la création d’une commission d’enquête, en s’acharnant à salir les autres. En toute logique, le travail de cet organisme devrait déboucher sur le départ d’un Dan Haloutz accusé d’avoir privilégié des frappes aériennes intensives ayant causé d’énormes destructions civiles, mais épargné dans une large mesure l’appareil militaire hezbollahi. À cela s’ajoute le fait que trois heures après l’enlèvement, le 12 juillet, des deux soldats, il avait liquidé un portefeuille familial d’actions représentant quelque 28 000 dollars. Le ministre de la Défense Amir Peretz est accusé, lui, d’avoir laissé les coudées franches à cet homme diminué physiquement, car souffrant d’une rechute d’un cancer vieux de dix ans et que l’on croyait vaincu alors qu’il avait dû être hospitalisé à trois reprises au plus fort des affrontements. Aujourd’hui, disent ses proches, c’est un être dégoûté et épuisé qui s’apprête à quitter la scène. Les noms de trois remplaçants possibles sont évoqués : Benny Ganz, commandant en chef de l’armée de terre, l’actuel numéro deux Kaplinsky, ou encore Gabi Askhenazi, directeur général du ministère de la Défense.
Nommé en octobre dernier, le commandant du front nord qui a choisi de partir s’apprête à prendre la tête d’une fronde qui pourrait très rapidement se transformer en affaire d’État. S’il n’est pas particulièrement aimé, ce général est l’un des plus respectés au sein de l’institution militaire. D’une franchise souvent brutale, il avait accusé les hommes politiques, et en particulier le Premier ministre Ehud Olmert de lui lier les mains, alors même qu’il avait décidé dès les premiers jours de prendre sur lui l’entière responsabilité de la campagne du Liban. Il semble avoir tiré ses propres conclusions puisqu’il a décidé de démissionner. Une telle intransigeance, il la tient de son père. Yekutiel Adam occupait les fonctions de chef d’état-major adjoint quand il fut tué, à 54 ans, lors de l’opération « Paix en Galilée » de l’été 1982, à la veille d’assumer, à la demande de Menahem Begin, ses nouvelles fonctions de directeur du Mossad. L’histoire retiendra qu’il fut auparavant l’initiateur du raid d’Entebbe puis de l’attaque contre le site nucléaire irakien Osirak. En choisissant de tirer un trait sur sa carrière, son fils vient d’inviter ses compagnons d’armes à assumer eux aussi leur part de responsabilité dans la conduite des opérations.
Tout le monde en convient aujourd’hui : ce départ n’est que la première vaguelette annonciatrice d’un tsunami dont l’amplitude demeure imprévisible pour l’heure. Janus aux visages civil et militaire – les deux n’en faisant parfois qu’un –, cette société née dans la violence et nourrie par celle-ci ne saurait rester indéfiniment écartelée entre ces deux choix. Ni s’obstiner dans des paris bellicistes hautement hasardeux comme vient de le prouver la nouvelle manifestation de la malédiction libanaise.
Mais au fait, en période trouble y a-t-il plus militariste qu’un politique ou plus diplomate qu’un général ?...
Christian MERVILLE
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