En ce matin, le ciel est d’un bleu incroyablement insolent, comme en un défi continu à ce qui se déroule, des kilomètres plus bas, sur une planète où s’agitent vainement les pauvres Terriens que nous sommes. Une mer étale ne semble même pas vouloir « toujours recommencer », sans doute tentée elle aussi par le farniente ambiant. L’explosion luxuriante d’un printemps point si lointain a décidé d’ignorer le doux déclin de l’automne pourtant proche, choisissant de prolonger plutôt sa débauche de couleurs. Partout les cloches de la grand-messe du football continuent de sonner trois jours plus tard, égayant les merveilleux instants où se préparent les départs en vacances. Oui, cette planète-ci poursuit imperturbablement sa révolution pacifique au sein du système conçu aussi, ne lui en déplaise, pour d’autres astres. Acceptons-en l’évidence, même si elle doit écorcher quelque peu ce qu’il nous reste d’amour-propre. Elle n’est pas pour nous choquer, cette réalité, découverte jadis par messire Nicolas Copernic (latinisons un nom qui, en polonais, serait difficilement prononçable...). Ce qui achève de jeter une ombre sur un quotidien déjà peu avenant, ce serait plutôt le gâchis que nous nous acharnons à créer autour de nous. Ayons l’humilité d’avouer qu’il faut une sacrée dose de sado-masochisme pour parvenir à un résultat aussi déplorable.
Sitôt passée l’exaltation de la fin de la Deuxième Guerre mondiale (la der des ders, s’était-on alors dépêché de décréter), l’homme s’était lancé dans une course effrénée au bien-être, source, pensait-il des rarissimes joies que l’existence pourrait procurer. Citons pêle-mêle : habitations de plus en plus luxueuses, meubles confortables à souhait, automobiles rivalisant dans le gigantisme et aussi, il faut le reconnaître, dans le mauvais goût avant de se mettre à rétrécir comme peau de chagrin, maladies vaincues mais pour quelque temps seulement, le bikini régal pour les yeux, suivi bientôt par la minijupe puis par le « Wonderbra » (« J’ai dit dans les yeux »). Sans compter toutes ces découvertes dont on a oublié, tant elles font partie désormais de notre menu quotidien, à quel point elles l’avaient révolutionné.
Puis un jour, l’euphorie a commencé à se dissiper avec l’apparition des premiers désenchantements. Non, nous n’allions pas vivre éternellement – enfin presque – sous prétexte que vitamines, laser chirurgical, IRM et trithérapies autorisaient quelque espoir. Oui, des maladies qu’on croyait pour toujours vaincues effectuaient un retour en force, assurées de la résistance que peut conférer l’accoutumance aux médicaments. Aujourd’hui comme au Moyen Âge, des hommes meurent à tous les matins qui se lèvent, victimes du bacille de Koch, du moustique anophèle ou de je ne sais (les savants non plus) quel mystérieux virus. À cette différence près que c’est par millions qu’ils tombent – tel est le tribut à payer pour une démographie galopante. À l’ère de l’abondance, de la surabondance même, des adultes et des enfants ont faim, soif, vivent avec l’équivalent de moins d’un dollar par jour, manquent du strict minimum, sont sans écoles, sans hôpitaux ou soins médicaux.
Sur une conjoncture par ailleurs terriblement complexe et inquiétante viennent se greffer une infinité de problèmes d’une exceptionnelle gravité auxquels la communauté internationale se révèle incapable d’apporter des solutions. De la province soudanaise du Darfour à cet Eelam dont les Tamouls attendent l’improbable naissance, en passant par les Tchetchènes de la défunte URSS, le pays d’entre les deux fleuves ou encore cette bande de Gaza qui n’en finit pas d’agoniser sous les coups de boutoir d’une soldatesque ivre de sang et de destruction, conduite par un trio de Pieds nickelés (Ehud Olmert-Amir Perez-Dan Haloutz) sourds et aveugles mais, hélas, pas muets, qui ne rêvent, faute d’une stratégie claire, que carnage, des pans entiers de pays sont à feu et à sang.
Constatons en outre qu’à une mondialisation aux bienfaits incontestables, que l’on dit inexorablement en marche, répond depuis quelque temps, chez certains, une claire volonté de repli sur soi. La civilisation, la plus évoluée des formes de vie en commun, hoquète, donnant la désespérante impression d’être incapable dans l’immédiat de poursuivre sa marche et de préférer marquer un temps d’arrêt, peut-être pour s’interroger sur les étapes à venir.
Ce que le cerveau et les mains de l’homme ont mis des millénaires à édifier, sommes-nous en train d’en jouer le sort, dans une incompréhensible roulette russe qui ne ferait que des perdants, nous obligerait à faire tabula rasa du passé proche et lointain, et à tout reprendre à zéro ? La raison porte à croire qu’il n’en est rien.
Vous avez dit raison ?
Christian MERVILLE
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