Une opération d’envergure comme celle menée depuis plus d’une semaine par Israël contre les Palestiniens, cela ne s’improvise pas en quelques heures. Et puis la vie du caporal Gilad Shalit, aussi précieuse qu’elle puisse être aux yeux des dirigeants de l’État sioniste – par ailleurs fort peu respectueux de celle des autres, surtout s’ils sont arabes –, ne mérite tout de même pas ce sadique acharnement mis à semer la mort et la destruction, au risque de déclencher un processus d’escalade qui conduira l’ensemble de la région droit vers l’abîme. Sièges d’associations caritatives mis sous scellés, enfants tués par des tirs très peu intelligents, infrastructures réduites à des tas de décombres : au cours des dernières heures, les dérives se sont multipliées, culminant avec (ubuesque !) une perquisition dans une laiterie de Naplouse, avec confiscation de documents et d’ordinateurs. Sans raison aucune, la PME, qui emploie 75 personnes, a été fermée par les autorités militaires pour une période d’un an. Et que l’on ne l’y reprenne plus à fabriquer des aliments pour nourrissons, scrogneugneu !
Heureusement que le ministre de la Défense a du cœur et qu’il entend le prouver. Amir Peretz a donc entrebâillé la porte de passage de Karni, à la frontière avec Gaza. Résultat : 2 000 litres de mazout fournis à une station d’essence, mais aussi quelques maigres sacs de farine aux boulangeries, de l’huile pour les ménages et – mais oui – de rares quartiers de viande. À votre bon cœur, messieurs-dames de Tel-Aviv... Il est vrai que les États-Unis, dit-on, y avaient mis du leur, nonobstant les hurlements de protestation de l’ineffable John Bolton. Il s’agit, avaient-ils fait valoir, de ne pas mettre en danger la vie de civils innocents. Pour ne pas être en reste, les vaillants généraux avaient fait valoir qu’à pousser dans leurs derniers retranchements ces infréquentables membres du Mouvement de la résistance islamique, on risquait de réduire à néant les efforts visant à obtenir la libération du prisonnier. Pourtant, Ehud Olmert venait d’affirmer en Conseil des ministres : « Je ne veux pas qu’un seul habitant de Gaza puisse trouver le sommeil cette nuit . Je veux qu’ils sentent notre puissance. » Difficile de dormir quand on est, depuis une semaine, sans eau, sans électricité, sans nourriture, par 35°, et alors qu’au-dessus des têtes, la noria des hélicoptères Apache troue le ciel de ses vrombissements stridents.
En visite sur les lieux, l’honorable Alvaro de Soto, coordonnateur spécial des Nations unies en charge du processus de paix, avoue ne pas comprendre. Détruire des ponts et une centrale électrique, a-t-il noté, voilà qui est de nature à empêcher tout progrès sur la voie de l’établissement côte à côte de deux États. Candide, le haut fonctionnaire onusien ? Ou bien fait-il semblant seulement de croire à ce qu’il dit ? Car tout au long des cinquante-huit années de son existence, l’État hébreu n’a jamais cessé de donner la preuve qu’il lui faut, pour continuer à survivre, tout mettre en œuvre pour renforcer la tendance radicale dans le camp ennemi. En se transformant, au lendemain de la disparition de Yasser Arafat, en organisation modérée, prête au dialogue, l’Autorité palestinienne aura signé son arrêt de mort. Une sentence confirmée en dernière instance par la victoire électorale du Hamas, puis trois mois plus tard par l’accord inattendu conclu entre Mahmoud Abbas et Ismaïl Haniyeh. Brusquement, le cabinet israélien se trouvait confronté à la réalité représentée par un camp soudé par le ciment du « document des prisonniers » alors qu’il importait aux yeux des héritiers d’Ariel Sharon de ne pas avoir un interlocuteur valable, c’est-à-dire pas de négociations, s’ils veulent aller de l’avant dans un plan d’ensemble longuement mûri et secrètement avalisé par l’Administration Bush.
Suivant cette même logique, il fallait pousser les Palestiniens à la faute. C’est ainsi qu’en deux mois d’existence, le gouvernement Olmert a perpétré non moins de 85 assassinats, dans le cadre d’opérations « ciblées », en dépit du fait que le Hamas avait observé, quinze mois durant, un cessez-le-feu de facto. Le tunnel de Kelem Shalom aura ainsi servi de simple prétexte. La suite, on la constate au fil des jours, sans pour autant pouvoir préjuger du dénouement.
Les Comités de la résistance populaire qui ont revendiqué l’enlèvement de Shalit se retrouvent, eux aussi, dans une situation plutôt inconfortable. En vertu du vieil adage anglo-saxon qui veut que « You can’t have your cake and eat it », ils ne peuvent exécuter leur otage (sinon, ils ne disposeraient plus d’une monnaie d’échange). Tout au plus l’échanger. Encore faudrait-il pour cela que l’autre partie accepte le principe du troc un-soldat-contre-mille-prisonniers. En attendant, la situation s’apparente donc à une impasse que les armes ne peuvent que compliquer un peu plus chaque jour.
Un ministre israélien vient de porter la bonne nouvelle aux siens : « Il faut du temps ; la crise peut durer des semaines ou des mois. » Ils ne sont pas nombreux, ceux que cela réjouira d’attendre.
Christian MERVILLE
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