On peut supposer le pire : l’opération de dimanche dernier aura sonné le glas de tous les espoirs d’une prochaine embellie, après les premiers signes encourageants qui s’étaient manifestés par le démantèlement des colonies sauvages de Gaza. Comme si le tunnel de Kelem Shalom avait débouché sur un terminus – « vous qui entrez... ». Ainsi donc, pour continuer d’être pessimiste, tout recommencerait à aller mal d’abord entre Arabes et Israéliens, ensuite entre des Palestiniens qui plus que jamais ne sont pas du même bord, enfin dans les rangs des mouvements extrémistes et, pour boucler la boucle, au sein du Hamas. En a-t-on oublié ? Ah oui, il y a aussi les Européens qui maugréent, les Russes qui boudent leurs turbulents protégés, les Américains qui moins que jamais comprennent quoi que ce soit à ce micmac, sans compter les frères arabes soucieux de ménager, sans trop y parvenir, la chèvre et le chou.
On peut tout aussi bien parer tout cela du plus beau rose et feindre de croire que l’écran de fumée de dimanche dernier servait à masquer, l’inattendue annonce, vingt-quatre heures plus tard, de l’accord sur l’« initiative des prisonniers » dont Tel-Aviv, comme pour se prêter au jeu, entreprend depuis d’atténuer la portée. Écoutez Mark Regev, porte-parole du ministère des Affaires étrangères : « Nous sommes au bord de la falaise ; alors que tout doit être mis eu œuvre pour éviter la crise, l’attention se concentre sur un document somme toute interne. C’est tragique. » La secrétaire d’État, Condoleezza Rice, en est réduite, elle, à prêcher la bonne parole. « Donnons un peu plus de temps à la diplomatie, dit-elle. Tous les efforts devraient porter sur un retour au calme si l’on veut éviter l’escalade. »
Difficile, dans un contexte lourd de menaces et dans une région aussi explosive que le baril de poudre proche-oriental, d’établir un distinguo entre le « oui, mais... » du Mouvement de la résistance islamique et la meurtrière expédition dominicale de Gaza, alors même que la première paraissait annoncer un début de décrispation et que l’autre présageait d’une nouvelle incursion militaire, d’envergure celle-là, qui fragiliserait la position des rares pacifistes s’entêtant, chacun dans son camp, à croire encore possible un début de paix. Que les premiers missiles tombés hier sur un camp d’entraînement d’islamistes constituent ou non le prélude à une telle offensive importe moins que de voir s’installer une nouvelle guerre d’usure, à coups d’attentats-suicide, d’une part, de mesures de rétorsion, d’autre part. Un responsable israélien parlait de priver, dans un premier temps, d’eau et d’électricité les quelque 1,4 million de Gazaïotes déjà réduits à vivre d’expédients depuis que tout déplacement leur est interdit, de même que l’exportation de leurs produits maraîchers.
La situation est tellement délicate que toute escalade qu’entreprendrait l’État hébreu déboucherait à court terme sur un regroupement des rangs des mouvements extrémistes autour du leadership représenté à l’intérieur par Mahmoud Zahar et Ismaïl Haniyeh et à Damas par Khaled Machaal notamment, entouré d’un groupe pur et dur demeuré fidèle à l’esprit de cheikh Ahmad Yassine. Ce même Machaal qu’Abou Mazen et ses lieutenants désignent depuis le début de la semaine – Ah ! La belle fraternité palestinienne ... – comme étant l’instigateur du dernier coup de force. Dès lors, Tel-Aviv ne peut faire mieux que suivre l’Autorité palestinienne sur cette voie et, l’occasion étant trop belle pour qu’on la laisse passer, menacer de s’en aller frapper dans son antre damascène l’homme qui y a trouvé refuge depuis 1 997, à la suite d’une tentative d’assassinat fomentée par le Mossad alors qu’il se trouvait à Amman. Il serait inutile de faire valoir à qui de droit que cela conduirait à embraser la région tout entière, tant les esprits paraissent, pour l’heure, surchauffés et peu disposés à entendre raison. D’autant plus que les Américains ne pouvant demeurer en reste et fidèles en cela à ce qui, sous l’Administration Bush, est devenu une tradition, ont tôt fait de décréter, par la voix de leur ambassadeur, Richard Jones, que « le problème se trouve dans la capitale syrienne et c’est là que doit se concentrer l’attention du monde ». Delenda Carthago, répétait en d’autres temps Caton l’Ancien...
Il reste qu’en cherchant à jouer sur deux tableaux, le Hamas risque de perdre doublement. Rien n’indique, en effet, qu’il pourrait obtenir la libération de 9 000 détenus palestiniens en échange du soldat Gilad Shalit. Pas plus qu’en l’état actuel des choses, il ne saurait espérer un assouplissement des mesures censées le punir pour sa victoire électorale de janvier. Pour les Israéliens enfin, prisonniers de leur rhétorique guerrière, l’heure n’est plus éloignée où il leur faudra agir. Avec des résultats dont ils seraient bien en peine de garantir l’efficacité.
Christian MERVILLE
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