La Syrie continue de garder en main le dossier libanais, qu’elle imprime de ses marques, à l’extérieur comme à l’intérieur. Cela, malgré le retrait de son armée en avril dernier. Et malgré son apparente soumission à la 1559. Cette immixtion, que dénonce la majorité, a été mise en relief par les déclarations de Moallem. Mais aussi, moins directement, par Lahoud interposé, lors du sommet de Khartoum. On sait en effet la chaleureuse accolade réservée par Assad à son homologue libanais. Tandis que le même Assad se contentait de serrer mollement la main à Siniora. En faisant démentir ensuite qu’il y ait eu échanges avec le président du Conseil libanais, alors que ce dernier avait évoqué une visite à Damas. La majorité souligne que la teneur du discours de Lahoud devant le sommet ne reflète pas du tout la réalité libanaise. Ce qui explique sans doute que, contrairement aux usages, le texte n’ait pas été communiqué auparavant au chef du gouvernement. La majorité ajoute que les propos du chef de l’État à l’égard de la Syrie ne traduisent pas du tout l’avis de la plupart des Libanais. Qui en ont gros sur le cœur concernant les agissements syriens pendant trente ans, pratiques qui n’ont toujours pas cessé. Le président du Conseil n’a pas non plus été tenu au courant par Salloukh de la demande libanaise, préparée avec Lahoud, d’une clause de solidarité arabe avec le Liban.
Cette disposition a été insérée dans les recommandations des ministres arabes des Affaires étrangères qui ont abouti au communiqué publié à l’issue du sommet. Siniora a donc été tenu à l’écart de toute l’affaire. Ce qui a permis à la Syrie de faire obstacle au fait que le dossier libanais soit examiné sous l’angle du contentieux bilatéral, considérant que nul n’a à s’en mêler. C’est pourquoi la délégation syrienne a quitté la salle au moment où il allait être fait état de la clause de solidarité avec le Liban. Juste avant l’esclandre opposant Lahoud à Siniora sur le droit de résistance. Qui, selon le chef du gouvernement, appartient au peuple libanais en tant que tel et non à une fraction déterminée. Point de vue qui a suscité une vive réplique de la part du chef de l’État et entraîné une polémique de trois quarts d’heure.
Moallem, le ministre syrien des Affaires étrangères, y est allé encore plus carrément dans l’immixtion, relèvent les majoritaires. Il a réclamé une nouvelle loi électorale libanaise adoptant le mohafazat et la proportionnelle. Il s’est insurgé contre le déploiement de l’armée libanaise au Sud, en soutenant la Résistance. Il a surtout dit que Chebaa n’est pour le moment ni libanaise ni syrienne, mais occupée, et qu’après la libération on verrait qu’en faire.
Ces positions vont à l’encontre, d’une manière outrancière et flagrante, des résolutions du comité de dialogue national. C’est comme si Damas voulait tout simplement torpiller ce processus. Elles constituent, en outre, un recul par rapport aux précédentes assurances d’Assad et de Chareh sur la libanité de Chebaa. Et elles annoncent, assez clairement, que la Syrie n’est pas disposée à cosigner avec le Liban le document nécessaire pour faire homologuer cette libanité à l’ONU, afin de placer Chebaa sous le coup de la 425 et non plus de la 242, pour en obtenir la libération. Seule procédure valable, comme l’a remarqué l’envoyé onusien chargé de la 1559, Roed-Larsen, lors de son passage à Beyrouth.
À la lumière des messages syriens qui lui sont adressés ainsi qu’à d’autres forces politiques locales, il est peu probable que Siniora trouve porte ouverte à Damas où il veut se rendre. C’est ce que pensent les majoritaires qui relèvent que les Syriens, montrant qu’ils ne sont pas pressés, exigent de savoir à l’avance ce que le président du Conseil libanais compte leur dire. Ils demandent, en effet, qu’un ordre du jour détaillé des questions à débattre leur soit préalablement soumis. Et se gardent de fixer une date pour le rendez-vous.
Selon ces sources, la Syrie n’a que faire de dialoguer. Elle souhaite traiter du dossier, contrairement à ce qu’elle a semblé prétendre à Khartoum, non avec les Libanais, mais avec les conciliateurs égyptiens et saoudiens. Pour voir ce qu’elle peut gagner dans l’affaire.
Ces cadres pensent donc que Joumblatt a eu raison de conseiller à Siniora de ne pas se rendre au Soudan. Le leader progressiste, disent-ils, sentait la pression syrienne sur une délégation libanaise malléable, puisque constituée de Lahoud et Salloukh. Impression qui avait été confortée par des déclarations arabes indiquant que le contentieux libano-syrien ne serait pas inscrit à l’ordre du jour du sommet arabe.
Retour à la case départ, au torpillage du dialogue. Les sources de la majorité relèvent que tout ce qui a été réalisé reste en pratique tributaire d’une bonne volonté syrienne qui est loin de se manifester. Or la page relationnelle est loin d’être tournée. Il faut attendre en effet de voir ce que les efforts arabes vont donner. Ces mêmes sources reconnaissent que pour la présidentielle, il est inutile de prévoir des délais de solution puisque désormais ce volet est également lié à l’évolution du processus de traitement extérieur. C’est-à-dire, in fine, au dossier des rapports libano-syriens. Pour la présidentielle encore plus que pour les autres sujets, il est en effet clair que la Syrie exerce une influence de poids, via ses alliés du cru.
En attendant la reprise du dialogue, lundi, les contacts actuels visent à amortir les effets de l’esclandre de Khartoum. Pour prévenir le risque d’un éclatement du processus de dialogue. Risque d’autant plus prononcé que, répétons-le, tout ou presque reste lettre morte tant que la Syrie ne se décide pas à aider pour l’exécution. Ce retournement est espéré à la faveur d’une bouffée d’oxygène que prodigueraient Égyptiens et Saoudiens qui doivent démarcher sous peu Damas.
Tout est en effet régional, la question de la Résistance notamment. C’est bien ce que l’on a vu à Khartoum.
Philippe ABI-AKL
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