Le protocole Aoun-Nasrallah, qui revêt une dimension autant régionalo-internationale que locale, continue à faire couler beaucoup d’encre. L’on brode autour toutes sortes de commentaires et d’explications. Mais, relativisant fortement l’affaire, des politiciens souscrivent au jugement restrictif de Sélim Hoss, pour qui la rencontre des deux hommes est en elle-même bien plus importante que la teneur de leur communiqué conjoint. Pour lui, le texte est plus littéraire qu’autre chose et la plupart des points énoncés ne seraient que des postulats ne donnant lieu à aucune discussion. Le plus important, selon l’ancien président du Conseil, tient dans un arrangement qui se résume à admettre l’armement du Hezbollah jusqu’au dégagement de Chebaa et à la libération des prisonniers libanais détenus en Israël. Moyennant l’approbation par le Hezb de l’appel lancé aux Libanais qui se trouvent en Israël de retourner. Des politiciens ajoutent que la rencontre n’a surpris personne : elle était préparée depuis belle lurette. Le principe retenu était qu’il fallait lui donner du retentissement en l’étayant d’un programme auquel d’autres forces seraient conviées à se rallier.
En pratique, deux sujets de base : l’armement du Hezbollah et la présidentielle, passant par le crible de la législative partielle de Baabda-Aley. Où d’ailleurs l’accord bilatéral n’aurait de poids que dans le cas où l’on ne parviendrait pas à une formule d’entente générale, toujours à l’étude pour le moment. Le reste de la proclamation, ajoutent ces politiciens, n’est qu’un tissu de détails sur lesquels il n’y a pas de controverse.
Partant de là, le Hezbollah conforte l’objectif qui lui tient le plus à cœur : diluer, retarder la 1559, avec le concours intéressant d’une partie qui, au départ, se déclarait favorable au désarmement. Dans cette optique, le Hezb a, dès le départ aussi, toujours cherché à gagner le plus d’adhésions intérieures. Il a de la sorte quêté l’approbation de toutes les parties libanaises, en prenant soin, pour se gagner une sympathie quasi-unanime, de rester à égale distance des autres fractions quand elles s’opposaient les unes aux autres. Durant les élections générales, il avait viré ses voix, à Baabda-Aley, à la liste soutenue par Walid Joumblatt et à la liste du Courant du futur dans la Békaa-Ouest, tandis qu’il appuyait Aoun à Jbeil-Kesrouan. Parlant avec tous d’accord politique, dans ce sens qu’il demandait qu’on fermât les yeux sur son armement. La boucle est maintenant presque bouclée pour lui. Naguère, Joumblatt s’opposait à l’application de la 1559 pour ce qui est de l’armement du Hezb, alors que le général Aoun soutenait qu’il fallait éviter la confrontation avec la légalité internationale. D’autant qu’il est considéré comme l’un des inspirateurs de la 1559 et qu’il professait le principe d’un État véritablement souverain, détenteur unique de la force armée. Mais il y a eu un différend entre Joumblatt et Nasrallah au sujet du régime syrien, après l’assassinat du président-martyr Rafic Hariri. Opposé à Joumblatt, Aoun a commencé à se rapprocher de Nasrallah, dont la position était qu’on ne pouvait condamner le régime syrien avant un jugement en justice. La question de l’armement restait quand même litigieuse. Il a fallu de longs pourparlers pour parvenir à un arrangement, qui se fonde, rappelons-le, sur trois points : libération de Chebaa ; libération des prisonniers ; protection du danger israélien par un dialogue général aboutissant à une stratégie de défense nationale. Ce qui laisse, peut-être, la voie ouverte à une intégration ultérieure des combattants du Hezb aux forces régulières. Mais ce qui confirme sûrement que le Hezb est autorisé, du moins par les aounistes, à garder son armement. Et cela, même après une éventuelle double libération de Chebaa et des prisonniers, jusqu’à la conclusion de l’hypothétique stratégie de défense nationale susmentionnée…
Le Amid du Bloc national, Carlos Eddé, rappelle qu’en 2004 il s’était rendu auprès du général à Paris, pour en inviter le mouvement à la Rencontre du Bristol. Il avait répété cette visite en compagnie de Waël Bou Faour le joumblattiste. L’accord s’était fait sur tous les points. Aoun n’avait alors posé qu’une condition et une seule : la Rencontre devait insister sur le désarmement du Hezb. Il précisait qu’il n’y aurait aucune concession de sa part à ce propos. Le Amid lui avait alors répondu qu’en pratique, on pouvait attendre pour soulever la question après les élections et la formation du gouvernement. Mais, selon lui, Aoun s’était montré intransigeant. Carlos Eddé se demande aujourd’hui pourquoi le général a changé d’avis. Et comment il concilie l’impératif de souveraineté avec le maintien de l’armement du Hezbollah, même considéré comme Résistance.
Qu’obtient Michel Aoun en échange ? Visiblement l’appui de Nasrallah, qui le présente comme un postulant sérieux, populaire et capable, à sa candidature à la présidence de la République. Mais le leader du Hezb a quand même mis un bémol à ce soutien en précisant que lorsque la présidentielle se présentera, il faudra reparler et s’entendre. Ce qui laisse entrevoir d’autres conditions…
En tout cas, Aoun n’a évidemment pas eu d’échos aussi favorables de la part de Hariri, de Joumblatt ou de Geagea. C’est pourquoi, sans doute, il a accepté de composer au sujet de l’armement du Hezb. C’est donc donnant-donnant. Mais le Hezb se fait payer comptant. Tandis que la présidentielle reste, pour le moins, aléatoire. Surtout si c’est la majorité actuelle qui devait en décider et, encore, surtout si les relations de Aoun avec ce groupe devaient rester aussi fraîches.
Émile KHOURY
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