Peut-on dire que maintenant tout est revenu à la normale ? Le retour des ministres chiites peut-il garantir qu’il n’y aura pas de nouvelles crises ? Eux-mêmes ou d’autres ministres ne seraient-ils pas tentés, à propos de tout et de rien, de répéter l’expérience du boycottage ou même de démissionner ? Ces interrogations, qui recèlent autant d’inquiétudes en suspens, se justifient par le fait patent que les raisons invoquées pour l’arrêt de la bouderie semblent aussi superficielles, ou peu crédibles, que les causes même du retrait. En effet, le tandem Amal-Hezbollah s’est contenté d’un expédient de vocabulaire, d’une lapalissade, à savoir l’affirmation par Siniora que la Résistance est bien une Résistance, pour considérer qu’un problème politique de fond était résolu !
C’est ce qui porte un ministre à estimer que l’axe avait atteint la limite de sa marge de manœuvre. Selon lui, en effet, si le boycottage avait été maintenu malgré la déclaration de Siniora, le tandem aurait eu beaucoup de mal à expliquer à l’opinion qu’il n’y a rien derrière ses positions. Autrement dit qu’il n’agit pas pour le compte d’une tierce partie. Ni qu’il paralyse l’État et porte préjudice à la population, par simple caprice sémantique, en exigeant un certificat de baptême assurant que la Résistance n’est pas une milice.
La position du tandem, poursuit ce ministre, était devenue d’autant plus intenable qu’il avait épuisé l’éventail des prétextes. Tout d’abord, il a commencé par se désolidariser sur le plan national au sujet des outrages assadiens, en affirmant avoir été pris de court, et n’avoir pas pris connaissance du discours, insultant pour le Liban, du chef de l’État syrien. Puis le tandem avait affirmé, en décrétant le boycottage, que c’était à cause de la demande de cour internationale de justice et d’élargissement de l’enquête, tonnant contre l’internationalisation prise comme synonyme de néocolonialisme. Cet argument n’étant pas non plus défendable longtemps, le Hezbollah, suivi d’Amal, s’était rabattu sur la 1559 et sur le mot de milice. Que pouvait-il inventer d’autre, après avoir obtenu satisfaction sur ce point ? Un point d’ailleurs surfait et réglé d’avance, en fait, par la déclaration ministérielle ?
Les problèmes
Quoi qu’il en soit, la situation politique intérieure reste chargée de problèmes qui peuvent, à tout moment, provoquer la démission des représentants chiites ou d’autres ministres. Le tableau de ces questions en suspens s’établit comme suit :
– Tout d’abord, les relations avec la Syrie. Il existe une partie qui estime que la normalisation n’est pas envisageable avant que la lumière ne soit faite sur l’assassinat du président Rafic Hariri. Et, en face, une partie qui pense que le rabibochage passe avant tout. Cette controverse larvée peut se transformer en conflit ouvert et faire sauter le cabinet.
– La confrontation peut se produire au sujet du projet de budget 2006, porteur de réformes contestées, à tour de rôle, par diverses parties. Il y a ceux qui rejettent l’augmentation des impôts. Ceux qui sont contre les privatisations. Ceux qui sont contre la suppression de ce que l’on appelle les robinets, comme le Conseil du Sud, la Caisse des déplacés ou la direction générale de la Sûreté d’État. Ceux qui cherchent à s’opposer à la compression des dépenses somptuaires de représentation, à l’abrogation des primes de personnel politique ou administratif. Ceux qui ne veulent pas entendre parler d’épuration, ni d’un vaste mouvement administratif de nominations, de limogeages et de permutations. Ceux qui souhaitent entraver la conférence de Beyrouth 1, car elle constituerait un appel d’air pour accentuer ce qu’ils appellent la nouvelle tutelle américano-occidentale. Etc.
– L’harmonie, pour le moins branlante, au sein du pouvoir, tant entre les fractions qu’avec le président de la République. Ainsi, il risque de se produire, à propos de n’importe quel sujet, des disputes bloquant le fonctionnement de la machine et aggravant cette paralysie dénoncée dans le dernier communiqué des évêques maronites.
– La nouvelle loi électorale, dont la commission d’élaboration, dirigée par Fouad Boutros, doit présenter le projet dans les prochaines semaines. Comme dit la fable de La Fontaine : on ne peut contenter tout le monde et son père. Donc ce texte, aussi pointu et bien étudié qu’il soit, pourrait provoquer bien des levées de boucliers, tant au sein du Conseil des ministres qu’ensuite au Parlement, avec le risque renouvelé d’une crise ministérielle.
– La demande affichée par le Hezbollah, dont Michel Aoun et Sélim Hoss ne sont pas loin de partager les vues sur ce point, d’organiser des législatives anticipées et de former un gouvernement d’union nationale. Ce à quoi s’oppose la majorité parlementaire. Tandis que Walid Joumblatt note que cette double demande donnerait l’occasion de réintroduire par la fenêtre les éléments sortis par la porte à la suite du mouvement du 14 mars.
Émile KHOURY
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