« La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde, c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. »
Louis-Ferdinand Céline
Gebran Tuéni a choisi. Ce ne sont pas les « chiens » (aurait dit Mitterrand) qui l’ont assassiné qui ont choisi de le faire mourir, c’est bien lui qui a choisi sa mort.
Gebran Tuéni était un véritable patriote (avec tout ce que ce mot comporte de sobriété sublime), qui a cru jusqu’au bout à ce qu’on a parfois appelé la Cause (ah, s’il y avait des majuscules en arabe…), c’est-à-dire le combat structurel de l’identité libanaise dans un environnement qui, par définition, ne lui est pas favorable. Il a constamment appelé, jusqu’à l’expiration de son dernier souffle, au rassemblement de tous les Libanais et à « l’unité des rangs », ce concept d’apparence simpliste et pourtant si fondamental lorsque les nations vacillent et qu’il leur faut, d’une seule voix, réaffirmer leur existence.
Au-delà de ses apparitions médiatiques, Gebran Tuéni était un homme sympathique et affable, qui nous ouvrait les portes du Nahar lorsque, jeunes étudiants, nous cherchions un endroit où écrire (et surtout où publier) des textes que d’aucuns jugeaient à l’époque subversifs ou « incendiaires ». Dans le supplément hebdomadaire du Nahar en langue française dit « Hyde Park » (ça ne s’invente pas), nous laissions libre cours à notre révolte et à notre dégoût. Gebran Tuéni nous prêtait, de gaieté de cœur, jusqu’à son bureau. Il y avait là Alain-Michel Ayache, Michel Eleftériadès et d’autres, et il faisait bon être différent. Refuser les législatives de 1996, lorsque tous les « candidats » se précipitaient aux portes de Damas pour obtenir audience (à ce sujet, on ne consultera jamais assez les archives des journaux libanais, histoire de contrer notre mémoire collective notoirement courte), et lorsque les « électeurs » se précipitaient aux urnes. Ou parler d’occupation syrienne, lorsque la plupart des opposants (et ils n’étaient pas nombreux) se contentaient d’évoquer timidement, pour parler de ce fléau, une simple « présence ».
Je me souviens particulièrement d’un de ses éditoriaux de la fin des années 1990, ces années noires du « ihbat ». Le ton en était virulent, encore plus qu’à l’habitude. Il y retraçait le combat de la résistance libanaise à l’oppression (principalement syrienne). Gebran Tuéni concluait chaque paragraphe par un slogan des Forces libanaises devenu célèbre pendant la guerre : « Pour que nous restions et perdurions. » Une sorte d’anaphore inversée (cela s’appelle une épiphore, je crois). En guise de credo.
Alors on comprend mieux pourquoi Gebran est mort, ou plutôt, comme dirait Ghassan Tuéni, pourquoi il n’est pas mort. C’est justement pour que nous restions et perdurions. Nous, cela veut dire le peuple libanais, ce grand peuple, qu’il a tant chanté, reprenant à son compte la fameuse phrase du général Michel Aoun (dont il avait été un proche conseiller lors de la guerre de libération) : « Ô grand peuple du Liban » et l’intégrant dans ce serment national du 14 mars 05 qui restera dans l’Histoire comme celui de Gebran Tuéni et de la deuxième indépendance.
En 1996 déjà, lors d’un entretien à la télévision, il disait à Saïd Ghorayeb qu’il ne fallait pas avoir peur : « Ton peuple est grand. » Ce à quoi le journaliste prudent (mais complice, si ce n’est subjugué) se sentait obligé de répondre : « C’est très dangereux ce que vous dites là. » Dangereux, oui. Une dangerosité qui n’a jamais effrayé Gebran Tuéni. Jusqu’à ce qu’elle se matérialise, par un détestable et ultime accomplissement, en ce sinistre 12 décembre 05. « Indépendance 05 »… Cette année à la fois si sombre et si glorieuse de notre Histoire n’a pas voulu se conclure sans emporter Gebran Tuéni sur son passage.
Il n’est pas facile d’être choqué de nouveau à chaque fois que le même schéma criminel se reproduit. Pourtant, il le faut, car ce qui se passe est inadmissible et il ne faut pas que s’inhibe notre faculté d’indignation. Ni notre capacité à réagir. Contre les chiens, contre les barbares qui refusent de respecter l’autre et son droit à la différence. Contre ceux qui – à tort – ont cru pouvoir faire taire à jamais cette voix de Gebran Tuéni qui avait pour destin de « porter », comme le disait son slogan électoral de 05.
La faiblesse de ceux qui nous gouvernent (qui est à dissocier de la détermination exemplaire du Premier ministre Siniora) a fait de Gebran le dernier de nos martyrs (en date). C’en est assez. Assez de dégâts, assez de souffrances, assez de morts. Il est grand temps de réagir, et de prendre de vraies mesures. Claires, radicales, lucides. La solution, c’est d’envoyer l’armée nationale ratisser les îlots d’insécurité, désarmer les résidus de milices et mater les rebelles. Voilà ce que devrait être le vrai programme du gouvernement de la deuxième indépendance. Voilà ce que nous devons à nos martyrs, pour parachever ce qu’ils ont commencé. Autrement, la Syrie sera toujours là, à polluer notre nation, à nous miner de l’intérieur, si ce n’est par le biais de son armée ou de ses services de renseignements, en tout cas par le biais de ses alliés locaux. Et quant à ces derniers, il faut crever l’abcès et y aller sans ambages : ils doivent choisir. Pour ou contre le Liban. Comme Gebran Tuéni a su choisir, sans varier, jusqu’à son immolation sur l’autel de la vérité. Pour que nous restions et perdurions.
Élias Raymond CHEDID
New York
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Louis-Ferdinand Céline
Gebran Tuéni a choisi. Ce ne sont pas les « chiens » (aurait dit Mitterrand) qui l’ont assassiné qui ont choisi de le faire mourir, c’est bien lui qui a choisi sa mort.
Gebran Tuéni était un véritable patriote (avec tout ce que ce mot comporte de sobriété sublime), qui a cru jusqu’au bout à ce qu’on a parfois appelé la Cause (ah, s’il y avait des majuscules en arabe…), c’est-à-dire le combat structurel de l’identité libanaise dans un environnement qui, par définition, ne lui est pas favorable. Il a constamment appelé, jusqu’à l’expiration de son dernier souffle, au rassemblement de tous les Libanais et à « l’unité des rangs », ce...