Par Chawki Azouri
Ce que ne comprennent pas nos assassins, c’est le renforcement de notre identité nationale par le deuil dans le deuil qu’ils nous font subir. Un an, durée approximative et universelle du deuil n’est pas encore passé depuis la mort de Rafic Hariri, qu’on nous a fait subir trois autre deuils, ceux de Samir Kassir, Georges Haoui et Gebran Tuéni, deux deuils manqués, ceux d’Élias Murr et May Chidiac et un deuil manqué anticipateur des cinq autres, celui de Marwan Hamadé. Dans le deuil, c’est la blessure douloureuse qui nous conduit au dépassement de la perte par une identification aux qualités du disparu. Ce dépassement n’en devient que plus fort et plus rapide lorsqu’on subit cruellement un deuil dans le deuil.
Dans un deuil, nous perdons un être cher, mais cette perte est compensée par les qualités de cet être cher que l’on va introjecter, intérioriser par un mécanisme psychique qu’on appelle identification. Ce mécanisme, l’identification est ce qui constitue, progressivement, la personnalité humaine. L’enfant grandit en s’identifiant à ceux qui exercent auprès de lui une fonction vitale (parents), éducative (enseignants) ou accompagnatrice (amis).
La mort de Rafic Hariri, contrairement aux attentes du dictateur, du tyran syrien, a renforcé l’identité nationale du Libanais grâce au deuil collectif qu’ont commencé à faire, ensemble, les Libanais. En témoigne la première manifestation qui a accompagné ses funérailles, le 16 février, bien avant le 14 mars mais en pavant la route de cette date historique. Pour la première fois dans l’histoire du Liban, les Libanais se sont reconnus d’abord dans leur libanité avant de se reconnaître dans leur appartenance communautaire. En commençant et en continuant à faire jusqu’à ce jour du 14 décembre leur deuil, les Libanais se sont identifiés à Hariri indépendamment de son appartenance communautaire et de la leur. En intériorisant en eux les qualités de Rafic Hariri, ils ont commencé à se forger une grande part de leur identité nationale. Voilà ce qu’a opéré le 14 mars, une reconnaissance des Libanais entre eux, avec leurs différences.
Ne comprenant pas ce phénomène qui lui échappe parce qu’il n’a pas encore atteint l’humanité, le régime syrien a frappé encore en assassinant Samir Kassir. Ne respectant pas le deuil encore frais des Libanais, il leur a fait subir un autre deuil. L’un des premiers signes anthropologiques de l’apparition de l’humanité, dans tous les coins de la planète, est l’enterrement des morts. En enterrant ses morts, l’homme accède à l’humanité. Enterrer les morts, c’est ne pas les perdre entièrement, la terre et les cimetières témoignant de leur maintien à proximité, pour les préserver d’une disparition totale. Ce respect des morts dans le deuil permet l’accès à l’humanité. Le régime syrien n’est pas encore humain parce que ne sachant pas ce qu’est le deuil, il ne peut le respecter. D’où les qualificatifs qui accompagnent les Libanais qu’il assassine : « barbare », « d’un autre temps », etc.
Mais encore une fois, au lieu d’affaiblir les Libanais comme il l’espérait, le régime syrien n’a fait que renforcer leur identité nationale. Et dans sa bêtise animale, il continue d’assassiner : Georges Haoui et aujourd’hui Gebran Tuéni.
Par identification à ces héros, à ces martyrs morts et vivants du Liban, les Libanais s’en sortent beaucoup plus forts qu’avant. Les martyrs sont ainsi intériorisés et, du fait même de leur appartenance communautaire différente, et ce dès l’assassinat de Kamal Joumblat, les Libanais, en les intériorisant, acquièrent leurs qualités renforçant ainsi leur identité nationale. Du fait même de la différence dans l’appartenance communautaire de ces héros, de ces martyrs, les Libanais se constituent leur identité nationale en intégrant leurs différences.
La guerre fratricide nous a fait régresser à un état de horde primitive, de plusieurs hordes primitives dirigées par des chefs tout-puissants qui se partageaient le pouvoir dans le pays.
Le passage de la horde primitive à la première communauté humaine, celle des frères et des sœurs, se fait, on le sait, par le meurtre du père de la horde. Ce père était un chef tout-puissant, jouissant des femmes et de tous les biens de la horde, exerçant sur ses fils un droit de vie et de mort et ne leur laissant que les miettes de ce qu’il consommait lui-même. Les fils décident de l’assassiner, espérant chacun prendre sa place de toute-puissance. Après l’avoir assassiné et dévoré, au lieu d’occuper sa place, ils sont frappés de culpabilité. Cette culpabilité les amène s’imposer deux interdits majeurs : l’interdit du parricide et de l’inceste, les deux premières lois de l’humanité. Anthropologiquement, les traces laissées par ce passage de la horde à l’humanité sont l’exogamie (on prend des femmes en dehors de la tribu) et l’instauration du totem (un substitut du père que l’on ne peut toucher, mais que l’on ingère en commun dans des repas totémiques).
Les frères et sœurs n’auront que deux choix à partir de là : ou bien s’interdire cette place qui restera toujours vide et exercer alors un pouvoir démocratique d’alternance. Ou bien rester nostalgique du père primitif et de sa toute-puissance en instaurant alors des régimes totalitaires.
Restent parmi les libanais ceux qui n’ont pas participé avec les autres à l’assassinat collectif de ce père tout-puissant lors du 14 mars. Le fait de n’avoir en commun que de se débarrasser du tyran syrien n’est pas à reprocher aux forces du 14 mars. Au contraire, c’est leur premier pas pour fonder une démocratie. Les autres continuent de crier leur allégeance au tyran syrien et ne renoncent pas au père idéal tout-puissant qu’ils représentent pour eux. De peur de ne pas être acceptés dans leur différence, ils refusent toute différence et continuent à chercher leur protection auprès de ce père tout-puissant. Leur identification à ce tyran les conduit à n’avoir de l’exercice du pouvoir qu’une conception totalitaire. Ils sont massivement noyés dans cette identification et l’on ne les distingue pas les uns des autres. Leur foule, quel que soit son nombre, forme une seule unité sur laquelle le père primitif exerce un pouvoir absolu.
Mais attention, dans les forces du 14 mars, beaucoup sont encore nostalgiques du père idéal tout-puissant à qui ils remettent leur sort au lieu d’en décider eux-mêmes. Ils continuent à se reconnaître et à fonder leur identité dans leur appartenance communautaire avant de se reconnaître dans leur identité libanaise comme les autres. Laissons-les faire le chemin de leur affranchissement et sortir de leur allégeance envers le père idéal. Mais ne nous arrêtons surtout pas avec eux sur le chemin de notre propre indépendance. Nous ne leur rendons pas service en agissant ainsi. Au contraire, en leur montrant que nous voulons et pouvons vivre libres, indépendants et affranchis de toute tutelle, nous leur donnerons envie de cette liberté même. La liberté est contagieuse.
Pour cela, il nous faut renoncer nous-mêmes à l’illusoire exercice consensuel du pouvoir et à appliquer l’exercice démocratique du pouvoir. Indépendamment de toute appartenance communautaire, les forces du 14 mars ont largement vaincu celles du 8 mars. Démocratiquement.
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