Dans un autre monde, sur une autre planète. Un crime abject qui secoue le Liban. Gebran Tuéni, journaliste, député et surtout homme de foi patriotique, assassiné, avec ses deux compagnons, dans un attentat à la voiture piégée. Tous les foyers, toutes les familles, foudroyés de chagrin. Le peuple qui gronde de colère, qui appelle au secours la légalité internationale (et non la tutelle, comme le prétendent Amal et le Hezbollah) contre les puissants assassins…
Dans un autre monde, sur une autre planète : les ministres du tandem chiite, qui se sont déjà illustrés après les insultes d’Assad, ne vont pas assister à la séance du Conseil des ministres ce jeudi. Ils appliquent une directive négative de désolidarité, si l’on peut dire. La réunion se tiendra sans eux au Sérail. Sauf si par un coup de théâtre, leurs directions respectives décidaient brusquement de ne plus bouder le gouvernement. À la décharge des particuliers que sont les ministres, on doit préciser qu’ils ne négligent pas d’assumer le travail quotidien de routine. Certains d’entre eux se rendent à leurs bureaux, d’autres opèrent à partir de leurs domiciles. Mais ils expédient les affaires courantes des gens.
Les regards se tournent dans l’immédiat vers Nabih Berry. Bien que partie prenante au conflit, bien qu’engagé aux côtés du Hezbollah, il tente de jouer les conciliateurs. Au nom du principe du dialogue auquel il appelle depuis quelques jours, en fait un peu avant que n’éclate la crise dite de la cour internationale. Le président de la Chambre ne souhaite pas que le gouvernement saute. Il a entamé des contacts, avant l’assassinat de Gebran Tuéni, pour rapprocher les points de vue et il les poursuit. Son objectif déclaré étant de parvenir à une plate-forme de constantes communes entre le 8 et le 14 mars.
Ce faisant, il se distingue quand même du Hezbollah, moins enclin à composer. Berry souhaite, selon des sources informées, s’installer sur un point au milieu entre le 8 et le 14 mars, dans une sorte de neutralité positive. Il a ainsi signalé à Boutros Harb que son mouvement aurait volontiers participé à la réunion tenue au siège du Nahar par les pôles du 14 mars s’il y avait été convié.
Au sujet du litige occurrent, la cour internationale, Berry a fait savoir qu’il n’y est pas absolument opposé. Laissant entendre que le courant aouniste, après avoir évoqué au Parlement une cour panachée à caractère international, aurait dû fournir à la présidence de l’Assemblée des études circonstanciées, pour mieux éclairer sa lanterne.
Berry reconnaît toutefois qu’il prend en compte, avant tout, les appréhensions relatives tant au mécanisme de fonctionnement de la cour internationale qu’à l’étendue de ses prérogatives. En clair, cela signifie qu’il se soucie des craintes du Hezbollah ou d’autres fractions, sur la possibilité de réouverture de dossiers sanglants anciens. Comme l’assassinat de l’ambassadeur américain Melloy, le dynamitage de l’ancienne ambassade US, l’attentat dévastateur contre le QG des marines ou contre le contingent français, dans les années 80. Ces appréhensions sont affichées pour renforcer la justification du refus hezbollahi. Cela, bien que des assurances soient données que la cour internationale potentielle ne connaîtrait que de l’assassinat du président Rafic Hariri.
Mais quand on ne veut pas entendre raison, tous les arguments sont bons. « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère… » : le Hezbollah et Amal dans son sillage s’obstinent à confondre tutelle internationale, c’est-à-dire néocolonialisme, avec assistance onusienne. Ils soutiennent aujourd’hui que le culte de la souveraineté implique un rejet de toute forme d’intervention étrangère. Au nom d’une soudaine xénophobie, qui n’avait pas cours pour eux, bien au contraire, quand l’intervention était syrienne. Et quand on dit intervention, c’est évidemment un euphémisme, car c’est de domination totale qu’il s’agissait. Les indépendantistes demandent à Amal et au Hezbollah d’expliquer comment ils peuvent être contre les interrogatoires de cadres syriens au Liban et pour qu’ils soient jugés dans ce pays.
Ils leur demandent aussi comment ils exigent que la Finul reste au Sud, en rejetant l’aide onusienne dans l’affaire Hariri. Ils leur demandent enfin pourquoi ils se mettent de côté quand les Libanais réclament, à travers le droit de savoir, le droit de parer le terrorisme. Et de vivre.
Philippe ABI-AKL
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