Le président Bachar el-Assad a tranché. Mettant un terme à tout équivoque concernant la position de la Syrie. Comme aux contradictions entre ses promesses et ses actes ou, plutôt, ses non-actes en matière de soumissions à la légalité internationale. Son discours d’hier est historique, parce qu’il a fait un choix crucial entre lâcher du lest, sacrifier des éléments de la garde rapprochée du régime et défier le monde. Car poser des conditions pour coopérer revient tout simplement à une confirmation de refus.
C’est ce que la classe politique libanaise, concernée au premier chef, retient du discours d’Assad. En se demandant quelles vont en être les retombées au Liban. Des secousses purement internes, sur le terrain s’entend, sont exclues par toutes les parties. En fait, les fractions qui pourraient se livrer à des provocations sécuritaires, entendre celles qui en gardent les moyens, préviennent elles-mêmes, depuis longtemps d’ailleurs, qu’une déstabilisation ouvrirait encore plus largement la voie à l’internationalisation du dossier libanais. Et elles n’en veulent absolument pas, trouvant que le pays est déjà trop contrôlé par les Occidentaux. Pour la même raison, les professionnels jugent improbable une flambée d’agitation palestinienne, ou un échauffement du front du Sud. À moins qu’il ne soit le fait d’Israël, dont le calcul tomberait cependant à plat. Parce qu’il n’y aurait pas, dans ce cas, de division entre les Libanais. Et que l’ONU elle-même, qui scrute le terrain, ne serait pas dupe.
Par contre, le rôle d’abcès de fixation attribué au Liban implique une crispation politique qui a déjà commencé. Avec le geste spectaculaire des ministres du Hezbollah et d’Amal, se retirant d’un Conseil des ministre qui devait condamner, dignement, les offenses assadiennes, les véritables insultes adressées finalement autant à Siniora qu’au 14 mars.
D’ailleurs, le discours d’Assad offre l’avantage de clarifier un tableau politique local qui baignait trop dans le flou et la confusion. Du fait de réactions absolument forcées, le 14 mars se retrouve d’un côté et le 8 mars de l’autre. Ce n’est pas dans la situation actuelle, par exemple, qu’un arrangement ministériel aussi insolite que celui qui a été conclu pour la formation du gouvernement aurait été possible. La majorité n’aurait tout simplement pas pu traiter avec Amal et le Hezbollah. Et Joumblatt lui-même, qui se tenait au milieu et tentait même de jouer les traits d’union, a tranché : il regagne ses bases du 14 mars, après les dures remarques d’Assad le touchant.
Par contre, il est théoriquement probable que le général Michel Aoun, dont les vues sont connues, ne voudra pas donner entièrement raison aux uns ou aux autres.
Quant aux lahoudistes, ils ont choisi, sur le coup, la dignité nationale, en se solidarisant avec Siniora. Mais en tout cas, le régime, affaibli par le boycott, tout à fait réduit à la défensive, ne saurait jouer les fers de lance ni pour un camp ni pour l’autre.
Déchaînement
Assad a donc tiré à boulets rouges sur les « agents » libanais qui auraient drainé selon lui « le colonialiste ». Affirmant que l’ère des tutelles est révolue. Que la région se trouve devant une alternative simple : la résistance ou l’anarchie. Pour préciser ensuite, sur un ton menaçant, qu’il y a certes un prix à payer, mais que les préjudices ne se limiteront pas à la Syrie. Car ceux qui ont fait venir « le colonialiste », seront également frappés durement.
La virulence du propos est venue couvrir totalement les assurances de coopération « malgré tout ». Mais des professionnels libanais, qui ne sont pas nécessairement prosyriens, souhaitent quand même que l’on tienne compte de ces assurances. Car, à les en croire, le chef de l’État syrien laisse la porte ouverte à un dialogue positif. Ils soulignent que même s’il l’a dit sur un mode incisif et ironique, sa référence à ceux « qui aiment passer des marchés » est potentiellement utile. Puisqu’il ajoute qu’il est prêt à écouter les offres, pour les soumettre ensuite à son peuple, afin qu’il décide. D’après eux, le président syrien a fait œuvre classique de négociateur : faire flamber les enchères avant de traiter.
Le fil d’Ariane est cependant ténu. Localement, on retient que le ton abrupt d’Assad reflète une volonté de rupture totale. Avec Siniora certes, mais aussi, bien évidemment, avec Saad Hariri et Walid Joumblatt.
Quoi qu’il en soit, à Beyrouth, la plupart des pôles estiment, à tort ou à raison, que le président Assad a pris essentiellement une initiative destinée avant tout à la consommation intérieure.
La grande question reste cependant de savoir si oui ou non les six officiers syriens vont être conduits à Monteverde. Assad a certes semblé répondre par la négative. Mais il n’a pas du tout été explicite. Il faudra voir ce que Mehlis va faire.
Philippe ABI-AKL
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