Les interpellations d’officiers libanais ont été précédées et suivies d’attentats et d’assassinats. Faut-il dès lors craindre que l’éventuelle garde à vue d’officiers syriens ne s’accompagne d’une nouvelle vague criminelle ? Il faut espérer que les commanditaires auront compris que ces méthodes ne mènent à rien. Et qu’au lieu d’ébranler le Liban, elles l’affermissent dans sa volonté de stabilité. Les parties lésées par l’enquête, ou qui ont peur que la vérité ne vienne à jour, doivent logiquement chercher d’autres créneaux que le terrorisme. Monter des manigances politiques, pour déstabiliser le pouvoir.
Nombre de professionnels pensent dès lors que la cohésion gouvernementale libanaise risque d’être affectée par ces tactiques. D’autant qu’il existe déjà une liste impressionnante de divergences, voire de conflits, entre les différentes parties dont se compose l’Exécutif. Entre les haririens, les joumblattistes, les FL, les lahoudistes et le tandem Amal-Hezbollah. Il y a des tiraillements, plus ou moins sourds ou déclarés, sur des sujets aussi différents que le tracé de la frontière avec la Syrie, des relations diplomatiques avec ce pays ; l’application de la 1559, le désarmement du Hezbollah, l’armement palestinien, le recours à un tribunal international, la lutte contre la corruption par la fermeture notamment des robinets budgétaires, les privatisations ou toutes sortes de réformes administratives et politiques.
Sans compter que les uns tirent du côté de l’ONU, de l’Occident, États-Unis en tête, tandis que les autres restent accrochés au chariot syrien. Mais les contradictions sont mises de côté d’un commun accord, parce que nul n’a intérêt à provoquer une crise ministérielle, et encore moins de pouvoir.
Le risque, le danger, c’est qu’à l’occasion de la reprise de la mission Mehlis, axée en principe sur le volet syrien, les parties lésées citées précédemment n’activent tous ces différends. Ou n’en inventent de nouveaux, pour jouer avec le feu.
Les regards se tournent en premier vers le Hezbollah. Principal critique intérieur du gouvernement, il a cependant fait savoir qu’il n’avait pas l’intention d’en retirer ses ministres. La question est de savoir s’il ne changerait pas d’avis, au cas où cela lui serait demandé. En proclamant, par exemple, qu’il ne peut continuer à servir de paravent, ou de faux témoin, pour une politique, et un comportement monopoliste, qu’il n’approuve pas.
Pour dire les choses en clair, certains alliés résiduels de la Syrie pressent avec insistance le Hezb de claquer la porte. En affirmant, pour le persuader, que le maintien de ses ministres revient pratiquement à faciliter la réalisation des vues de ses ennemis israéliens et américains. Qui, selon ces prosyriens, se servent notamment de l’enquête sur l’assassinat du président Hariri pour contrôler le Liban et son pouvoir.
Cependant, des professionnels pensent qu’il ne faut pas s’alarmer. À leur avis, la Syrie va bien coopérer avec la mission Mehlis, dont l’action ne rencontrerait ni entraves ni contestations de crédibilité à des fins politiques. Mais ce point de vue plutôt optimiste suscite des réactions sceptiques. Car, relèvent d’autres sources, jusqu’à présent la Syrie continue à donner des signaux contradictoires. D’une part, elle confirme qu’elle veut coopérer pleinement. D’autre part, ses médias officiels vitupèrent contre Mehlis, sur un ton qui frise la menace et l’intimidation. Il n’est donc pas certain, estiment ces cadres, que tout marche bien car le régime en place à Damas pourrait se sentir menacé par les développements de l’enquête.
Or, si l’on revient à la question gouvernementale, il est évident que le Hezbollah semble proche du point de rupture. Le chef de son bloc parlementaire, Mohammed Raad, affirme que le ministre israélien des Affaires étrangères a pris connaissance du rapport Mehlis avant Annan et que le premier à avoir lu le rapport Roed-Larsen a été Shimon Peres. Il ajoute cet avertissement : « Il nous faut simplement dire que nous n’acceptons pas de voir le Liban se déplacer d’un axe arabe défensif à un axe moyen-oriental soumis à la politique de l’Amérique et d’Israël. » Il condamne les commentaires du président du Conseil concernant le rapport Roed-Larsen, en affirmant qu’ils sortent du cadre tracé par la déclaration ministérielle du cabinet. Il affirme que les accusations sont des tentatives de régler des comptes avec un pays arabe qui a toujours soutenu le Liban. De ces déclarations en flèche, on peut déduire que le Hezb n’est pas loin de sauter le pas et de quitter le gouvernement. Mais certains excluent une telle décision. Parce qu’à leur avis, le Hezb sait que le déclenchement d’une crise de pouvoir précipiterait sans doute le départ du régime et l’éviction des résidus de l’ancien système.
Émile KHOURY
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