Par Hagop Balian*
La Turquie campe aux portes de l’Europe. Pendant toute la durée de la guerre froide, l’Occident l’avait choyée pour des raisons connues. L’implosion de l’URSS a changé la donne. L’Europe a évolué. Elle n’est plus le Marché commun, mais le pôle d’une certaine idée de civilisation et de valeurs.
Des membres de l’Union européenne et un large pan de l’opinion mettent en question le bien-fondé de l’adhésion de la Turquie. Le rendez-vous fatidique pour fixer le début des négociations a eu le mérite d’étaler en plein jour les contradictions de cette adhésion. Il est communément admis que la Turquie n’est pas prête à rejoindre l’UE. Les réformes sont insuffisantes et insuffisamment appliquées : le respect des droits de l’homme, la démocratie, l’omniprésence de l’armée dans la vie politique, le problème kurde, les droits des minorités. La liste n’est pas exhaustive.
Le nouveau pape est explicitement contre cette adhésion. Le Saint-Père n’hésite pas à le dire. La France et les Pays-Bas ont voté contre l’adoption de la Constitution de l’UE, pour sanctionner, d’une certaine façon, la politique d’ouverture vers la Turquie. La République de Chypre, membre de l’UE, a récemment freiné les négociations avant la date prévue pour le début des pourparlers, décidé il y a un an à Bruxelles, mais elle a fait marche arrière. L’Autriche refuse catégoriquement l’entrée de la Turquie en tant que membre à part entière. Le gouvernement français, qui soutenait l’adhésion de la Turquie, s’est positionné en exigeant qu’elle reconnaisse Chypre et le génocide des Arméniens. Des dirigeants de la droite française, pas seulement l’extrême droite, mais aussi l’UMP, le parti de président, ne veulent pas de la Turquie dans l’UE. Ils proposent le statut de relations privilégiées qui n’enthousiasment pas la Turquie et la poussent à des excès verbaux. Rappelons que la France a reconnu, par une loi, suite au vote unanime des deux Chambres, la réalité du génocide arménien perpétré par les Turcs. L’attitude du gouvernement français s’inscrit dans la ligne de la loi.
Aujourd’hui, le combat des Arméniens a pris diverses formes, et ce, à l’échelle de l’UE. Les compagnies d’assurances devront dédommager les victimes du génocide ou leurs ayants droit, et si, suite à une extermination massive, ces ayants droit n’existent plus, il faut dédommager le peuple arménien à travers les organisations et les associations qui ont été les garantes du souvenir.
Le Conseil de l’Europe se penche également sur le problème de la reconnaissance du génocide. Un appel a déjà permis de réunir les signatures de 63 membres du Conseil. Le 18 juin 1987, le Parlement européen avait reconnu le génocide par un vote unanime.
Un intellectuel turc, qui connaît son peuple, parle de la reconnaissance du génocide et du dialogue tant répété par certains. Ali Ertem, le président de l’association Unité contre le génocide, déclare, à qui veut bien l’entendre, que « le dialogue avec les Turcs n’est possible que si au préalable les interlocuteurs acceptent et reconnaissent la réalité du génocide ». Excellent conseil à tous ceux qui vantent les vertus du dialogue, des non-Arméniens et des Arméniens, des apprentis sorciers qui se lancent sur des voies piégées. Pour cette raison, les signataires de l’Appel des 63 du Conseil de l’Europe proposent la reconnaissance internationale du génocide pour amener la Turquie à en faire autant.
Il faut répéter inlassablement cette question : « Pourquoi les Turcs ont commis le génocide ? » La réponse, même si elle indispose et brûle les lèvres, est simple : « Pour la terre. » Que les nantis aient décidé l’intangibilité des frontières n’entame en rien la revendication arménienne. Que le chef militaire turc déclare avec impertinence : « Si vous pouvez, venez les prendre » ne constitue pas une raison pour bafouer le droit. Je rappelle souvent que les Français ont vécu un demi-siècle, de 1870 à 1918, les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges... Et pourquoi les Arméniens n’en feraient-ils pas autant en fixant les eaux bleues du lac de Van ?
La République d’Arménie est redevenue indépendante. Elle n’est qu’une parcelle de l’Arménie. L’indépendance était considérée comme une utopie. Beaucoup pensent que la réunification est aussi une utopie. Comme dans le cas de l’indépendance, les peuples qui luttent en décideront autrement, et il faut être présent à l’instant magique quand l’histoire change de spire. Pour construire un monde juste et gagner la bataille de la paix, il faut que la communauté internationale s’engage à supprimer les séquelles des injustices.
Pour réussir, les slogans, les états d’âme, les émotions ne suffisent pas. L’Europe dit avoir dépassé les guerres qui l’ont ensanglantée. Comment peut-elle accueillir un État tel que la Turquie, qui s’est fondée sur un crime absolu, le génocide, qui maintient les Kurdes à l’État de parias, qui étouffe le patriarcat historique de Constantinople par des mesures iniques. La France, en dépit de la raison d’État, a reconnu la réalité du génocide. Pays des libertés, ayant enseigné au monde les droits de l’homme, elle ne peut pas ne pas comprendre la lutte et les revendications des Arméniens. Mais comment la Grande-Bretagne, pays de l’habeas corpus, peut-elle justifier que sous sa présidence, la Turquie puisse intégrer l’UE ? La quête de je ne sais quel gain empêche-t-elle ses dirigeants de lire leur historien Arnold Toynbee ou de consulter les Livres blanc ou bleu ?
Alors que les vingt-cinq pays de l’UE se consultent, à Luxembourg, pour fixer la date du début des négociations en vue de l’adhésion de la Turquie, ils devront dire s’ils inscrivent un génocide, quel qu’il soit, dans les annales des pertes et profits. Cette adhésion revêtira la forme d’un verdict qui dira que l’on peut commettre un génocide pour accaparer la patrie d’un peuple et rester impuni, fréquentable. Non seulement la Turquie doit mettre un terme au négationnisme, mais elle doit également revoir sa législation concernant la non-loi des biens dits abandonnés décrétée à la fin de la Première Guerre mondiale et se mettre autour d’une table pour régler les spoliations imposées aux peuples de la région.
Cette adhésion, sans avoir au préalable réglé les problèmes de fond, sera un déni de justice et de valeurs autour desquelles se construit l’Europe.
* professeur de lettres et de philosophie, journaliste, directeur de radio, rédacteur de revue littéraire
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