Il est dans notre pays deux machines qui tournent à plein rendement, avec une maudite obstination, qui ne chôment même plus le dimanche.
La première, c’est la machine à tuer : pure émanation du totalitarisme, du refus de toute contestation, du mépris de toute autre loi que celle de la survie du régime. Cette machine a déjà broyé Rafic Hariri, Bassel Fleyhane et leurs compagnons, puis Samir Kassir et Georges Haoui ; elle a semé la destruction, l’effroi et la mort parfois dans de paisibles centres commerciaux ou quartiers résidentiels. Après avoir failli emporter les ministres Marwan Hamadé et Élias Murr, elle vient de faire de notre consœur de la télévision May Chidiac une martyre vivante, encore une.
De paranoïaque qu’elle était – puisqu’elle prétendait dresser, par l’exemple, les récalcitrants – cette machine de mort n’est plus, désormais, que bête et méchante. Si elle continue de sévir, en effet, ce n’est plus pour dissuader, mais pour punir, pour régler de vieux comptes : c’est le mal pour le mal, dans toute son horrible splendeur. Car d’occulter de si brutale manière du petit écran, pour un temps qu’il faut souhaiter le plus bref possible, le grand talent, le courage, le mordant et le familier sourire de cette star de la LBC unanimement estimée ne rendra pas les organes d’information plus malléables, plus prudents, plus craintifs, bien au contraire. Des martyrs, la presse libanaise a été la première à en offrir, avec profusion, dans le passé ; elle n’avait pas attendu, pour cela, le réveil du gros de la classe politique.
L’autre infatigable machine dont il nous faut endurer les nuisances, c’est cet intarissable moulin à paroles qui, invariablement, fait du surrégime à chaque fois que se produit un attentat. À gauche comme à droite, dans les rangs des loyalistes comme des opposants, on déplore, on dénonce, on vitupère à qui mieux mieux. On enfonce des portes ouvertes, car on voit mal qui pourrait s’aviser de saluer le dernier exploit des terroristes. Le plus lamentable, cependant, c’est toutes les perles d’inculture politique, insanités et autres incongruités émaillant ce déluge de condamnations qui encombre des colonnes entières de journal.
Tous ces attentats ne sont pas des crimes ordinaires, mais relèvent d’un complot terroriste ourdi contre le Liban : cette sensationnelle découverte, c’est le ministre de l’Intérieur en personne qui en faisait part hier aux Libanais. Et comme une confidence n’arrive jamais toute seule, Hassan Sabeh, que les questions des journalistes ont sorti de ses gonds, nous a révélé qu’aucune des enquêtes sur les agressions passées n’avait abouti. Le ministre de la Justice, lui, a fait preuve d’une touchante sensibilité en voyant dans le malheur qui a frappé May Chidiac une atteinte à la beauté et à la féminité, tout autant qu’à la liberté d’expression. Mais s’il a bien traduit le sentiment général en qualifiant d’intolérable le retard dans les investigations, Charles Rizk a fait l’impasse sur les luttes d’influence qui, plusieurs semaines après l’incarcération des quatre généraux soupçonnés d’avoir trempé dans l’assassinat de Rafic Hariri, continuent d’empêcher la nomination de leurs successeurs à la tête des divers services de sécurité.
Toujours est-il qu’après s’être trop longtemps cantonné dans une expectative angoissée, le gouvernement Siniora se décide enfin à répondre à la terreur autrement qu’en déclarations, aussi musclées soient-elles. Ainsi, l’aide logistique que Beyrouth s’apprête à demander à la France sera précieuse pour équiper ces services libanais privés de chefs titulaires, mais aussi de moyens d’investigation modernes. Tout aussi encourageante est la contribution qu’apportera le FBI américain aux enquêtes sur les explosions des derniers mois : tels les crimes d’un serial killer, ces attentats ont en partage plus d’un fil conducteur, que sont en mesure de déceler des laboratoires sophistiqués.
Il ne faut pas s’arrêter cependant en si bon chemin. C’est vrai qu’il fallait une victime de la stature de Rafic Hariri pour voir le monde entier se mobiliser comme il l’a fait dans la recherche de la vérité. Or, dans un Moyen-Orient promis à l’évolution démocratique et néanmoins en proie à de terribles convulsions, la liberté d’expression n’est pas une victime potentielle de moindre envergure. Cette liberté-là est l’apanage de notre pays. La presse libanaise, avec ses grandeurs et ses misères, ses audaces et même parfois ses excès, n’a pas d’équivalent dans toute cette partie du globe. C’est pour cela qu’on cherche à la tuer, qu’on a tué Samir Kassir, qu’on a manqué de très peu tuer May Chidiac.
Et c’est bien pour cela que le monde, s’il est conséquent avec lui-même, est tenu de la protéger, cette presse. Et de le faire autrement qu’en se livrant, à son tour, au rituel des condamnations. Comme pour Hariri, il faut internationaliser les enquêtes.
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